« Ne pas s’attacher à des combats d’arrière-garde. » 

Aujourd’hui, la révision de l’Article 41 suscite une vive inquiétude dans le chef de la plupart des acteurs ICT luxembourgeois

Pierre Gramegna, Ministre des Finances
Pierre Gramegna, Ministre des Finances

Au Luxembourg, IT et Finance sont indissociables. Sans le succès de la place financière, les acteurs de l’IT ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Aujourd’hui, la révision de l’Article 41 suscite une vive inquiétude dans le chef de la plupart des acteurs ICT luxembourgeois. Pour le ministre des Finances, Pierre Gramegna, il s’agit pourtant d’une modernisation nécessaire du cadre réglementaire, devant garantir la compétitivité de la Place financière. Ainsi que son avenir qui, immanquablement, sera digital. – Par Sébastien Lambotte, paru dans l’ITnation Mag de Mars 2017 

Depuis plusieurs mois, le projet de modification de la loi de 1993 relative au secteur financier agite beaucoup de monde. Pour le secteur ICT, l’ouverture qu’elle introduit en matière de préservation du secteur financier suscite beaucoup d’inquiétudes. Pouvez-vous nous expliquer les ambitions poursuivies par cette modification ?

Il s’agit vraiment d’une modernisation du cadre réglementaire liée à l’évolution de la technologie. Elle doit nous permettre de rester compétitifs et attractifs en tant que place financière. Dans ce contexte, et pour bien comprendre les enjeux de cette évolution, il est important de savoir d’où on vient et où on va. Nous venons d’un monde financier qui était gouverné par la culture du secret. Et, pour le garantir, nous avions mis en place des mesures fortes et contraignantes en matière de confidentialité de l’information. Toutefois, ces dernières années, c’est une exigence de transparence qui a battu en brèche cette culture du secret. Aujourd’hui, l’échange automatique d’informations a été étendu, bien au-delà des Etats membres de l’UE, aux 100 pays qui ont signé la Convention de Berlin. Il n’y a dès lors plus de raison valable pour maintenir à tout prix ces mesures issues d’un autre temps.

Si l’échange automatique est effectif, la confidentialité de l’information reste la clé, ne fut-ce que pour des raisons de sécurité. Pourquoi, dès lors, assouplir les règles qui permettent de la garantir ?

La préservation des données sur le territoire luxembourgeois était un corollaire au secret bancaire au niveau international. A l’époque, pour préserver ce secret, nous avions limité la transmission des données vers la maison mère, vers tout prestataire extérieur qui ne disposait pas d’agrément du régulateur ou vers l’étranger. Aujourd’hui, considérant la transformation digitale qui est en cours, ces limitations constituent un carcan qui pose problème et que nous devons alléger.

Comment envisagez-vous cette transformation légale ?

Il faut parvenir à donner la possibilité aux acteurs de gérer de manière intelligente leurs données tout en assurant que la confidentialité est respectée et reste un atout. Toutefois, dans le contexte actuel, le maintien en l’état des mesures excessivement strictes nuit à l’attractivité de la place financière. A travers cette modification réglementaire, nous voulons répondre aux attentes de ces acteurs, qui montrent un intérêt réel pour le Luxembourg, leur permettre de s’installer ici en leur accordant plus de souplesse.

Cela risque d’avoir un impact sur de nombreux prestataires ICT au Luxembourg…

Le système ancien a favorisé les PSF de support, à qui l’on a confié la mission d’assurer la confidentialité sur l’ensemble de la chaine de traitement de l’information. Toutefois, nous ne pouvons pas maintenir en l’état ce système, dans la mesure où il représente désormais un risque pour l’avenir de la place financière.

A la fin de l’année dernière, vous avez promis d’entamer des discussions avec les divers acteurs. Quelle est la marge de négociation ?

Avant tout, l’enjeu est de bien expliquer la démarche. Ensemble, nous discutons sur la manière d’améliorer le projet. Le texte actuel, à mes yeux, constitue une bonne base. Et les discussions ne doivent pas en dénaturer l’objet. La discussion porte donc surtout sur les modalités permettant d’assurer la transition. Il y a notamment des questions relatives à la manière d’informer leurs clients des changements en cours. Il faut que cette information puisse se dérouler de manière efficace, en évitant de devoir recourir à des procédures trop lourdes. Il est important aussi de préserver la chaîne de confidentialité, au-delà de l’ouverture permise, de veiller à la préservation des données personnelles dans le cadre d’une externalisation par exemple.

Avez-vous évalué l’impact d’une telle réforme, entre risques et opportunités ?

Comme pour tout changement, il y a des risques et des opportunités. On parle de voir des acteurs externaliser leur IT ailleurs. Cela arrivera. Mais il est important de comprendre qu’à côté du risque de l’outsourcing, il y a aussi  l’opportunité de l’insourcing. Des acteurs, aujourd’hui, envisagent le Luxembourg comme une plateforme pour la distribution de leurs services en Europe. Il y a un risque de voir des emplois disparaître, mais aussi des opportunités d’en créer de nouveaux. Soit on défend un modèle bientôt obsolète, soit on s’inscrit dans une approche innovante.

Au-delà des prestataires de service IT, ne craignez-vous pas que des acteurs bancaires en profitent pour délocaliser l’ensemble de leur back-office ?

Ce phénomène constitue déjà une réalité aujourd’hui. Ces douze derniers mois, certains acteurs de la finance ont déjà choisi d’externaliser leur back-office ailleurs. Le monde a changé. Le cadre réglementaire actuel n’empêche pas certains acteurs de repositionner leurs services ailleurs. La question qui se pose aujourd’hui à la finance luxembourgeoise est plus profonde et a déjà concerné d’autres industries par le passé. La meilleure attitude est-elle de vouloir sauver à tout prix ce qui est en place, même si on le sait obsolète et que cela peut nuire à long terme à l’ensemble de l’écosystème ? Ou vaut-il mieux s’adapter pour répondre à de nouveaux défis, s’ouvrir sur de nouvelles possibilités de développement ?

Quelles nouvelles opportunités ce nouveau cadre peut-il ouvrir ?

Elles sont nombreuses. La souplesse accordée permettra aux acteurs de la finance présents ici d’être plus compétitifs, mais aussi à de nouveaux acteurs d’envisager Luxembourg pour y développer leur business. De nombreuses start-ups s’intéressent au Luxembourg. Et c’est tant mieux. Le Luxembourg offre aujourd’hui une réelle expertise dans le domaine de la FinTech. Il dispose d’une infrastructure et des compétences IT pouvant répondre à leurs besoins. Ces start-ups voient aussi dans Luxembourg un accès aux acteurs du secteur financier, présents en nombre. Mais si elles sont attirées par le Luxembourg pour toutes ces bonnes raisons, le cadre réglementaire actuel les freine. Car si elles souhaitent développer de nouvelles solutions, elles désirent aussi pouvoir distribuer leurs applications très librement et avoir recours à la « cloud ». En la matière, l’actuel carcan luxembourgeois est aussi un frein.

Sans cette ouverture, la finance luxembourgeoise telle qu’on la connaît est menacée ?

L’enjeu est là, devant nos yeux. Et notre rôle, en tant que politique, est de prendre des mesures permettant au secteur de s’adapter, de demeurer attractif et compétitif. Il faut agir sur le plan technologique, réglementaire, mais pas uniquement. Au niveau du ministère des Finances, cela s’est traduit également par une réduction de l’impôt sur les collectivités. Nous avons aussi lancé la Luxembourg House of Finance Technology. Le mouvement, à ce niveau, prend de l’ampleur. Et aujourd’hui, nous devons mieux faire connaître les entreprises dans ce domaine qui ont choisi de se développer en Europe depuis le Luxembourg.

A qui pensez-vous en particulier ?

Je pense par exemple à Amazon, Paypal ou encore Rakuten, qui a récemment lancé ses services bancaires en Europe au départ de Luxembourg. Il faut capitaliser sur cette présence, créer des synergies entre des acteurs établis et les nouveaux acteurs, souvent plus petits, ainsi plus agiles aussi. Face aux changements qui s’opèrent au niveau des services financiers, soit on fonce et on se développe, soit on laisse passer le train, avec les conséquences que cela peut avoir. A côté des grands, il y a des acteurs luxembourgeois dont on peut être fiers. Je pense à Digicash, par exemple, qui promeut des services innovants dans le domaine des paiements depuis plusieurs années, ou à d’autres acteurs qui investissent dans les monnaies virtuelles.

Quelle attitude devraient adopter selon vous les acteurs ICT vis-à-vis de ces changements ?

Ils doivent plus que jamais se placer au service de la finance et de ses acteurs. Or, ceux-ci sont confrontés à d’importantes difficultés. Nous sommes passés, en quelques années, d’un monde sous-régulé à un autre qui est hyper-régulé. Ce changement pèse sur le business model des banques, qui ont vu leurs coûts augmenter et leurs revenus diminuer. Le contrôle des coûts est aujourd’hui essentiel, tant dans les banques qu’au niveau des fonds. Et l’optimisation passe obligatoirement par une modernisation de leurs processus. La réforme de l’article 41 rend possible cette modernisation ainsi qu’une consolidation de l’informatique. Il faut pouvoir apporter aux acteurs des solutions innovantes, leur permettre d’évoluer, de répondre aux exigences réglementaires qui s’imposent à eux. Tous ensemble, nous devons contribuer à créer la finance de demain, permettre à de nouveaux modèles d’émerger.  C’est l’avenir de la place financière, son attractivité et sa compétitivité, qui sont concernées. Sans acteurs de la finance, il n’y a pas non plus besoin d’acteurs IT pour les servir.

Découvrez l’intégralité de cette interview dans l’édition Printemps d’ITnation MAG.