Placer l’humain au cœur du processus

Entretien avec Nicolas Schmit, ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Économie sociale et solidaire

nicolas-schmitNicolas Schmit, ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Économie sociale et solidaire, évoque les enjeux de la transformation numérique sur l’emploi et l’organisation du travail. « Il faut accompagner l’évolution des compétences », explique-t-il.  Par Sébastien Lambotte, paru dans le supplément Luxemburger Wort, mai 2017.

 

Alors que l’on parle de transformation digitale depuis un long moment, les enjeux humains, relatifs aux impacts sur le travail et son organisation, sont arrivés tardivement à l’agenda des dirigeants. Comment expliquer cela ?

Nicolas Schmit : Il est vrai que l’humain, dans ce processus de transformation digitale, est arrivé tardivement au cœur des discussions et préoccupations. Personnellement, j’y suis attentif depuis longtemps. Car, d’une part, la numérisation a un impact important sur nos vies et nos sociétés et d’autre part, la création de valeur à partir de la technologie ne peut s’opérer sans l’intelligence humaine, sans les compétences adaptées. Il a cependant fallu attendre quelques rapports d’étude qui tiraient la sonnette d’alarme, pour que l’humain devienne un sujet de préoccupation. Je pense notamment à l’étude de Carl Benedikt Frey et de Michael Os- borne, chercheurs à l’Oxford Martin School, qui prédisait l’automatisation de 47% du total des emplois actuels aux Etats-Unis. Cela soulève évidemment des questions. Est-ce la fin du travail ? Les robots vont-ils nous remplacer ?

Comment se positionner face à ces questions et inquiétudes ?

Chaque révolution détruit des emplois, mais en crée de nouveaux, bien différents de ceux qui existaient avant la transformation. La révolution que nous vivons va entraîner la disparition de certains emplois. La question est de savoir quels sont les emplois les plus exposés et quels sont ceux dont on aura besoin demain. Au-delà des emplois, le numérique va aussi redéfinir l’organisation même du travail, avec de nouvelles interactions entre l’humain et les machines, des carrières plus éclatées, une plus grande flexibilisation du temps de travail… Il faut, dès aujourd’hui, pouvoir s’inscrire dans les perspectives à venir, en veillant à développer des emplois qui privilégient la capacité des humains par rapport à la capacité des machines. Mais surtout, s’inscrire dans cette transformation en plaçant l’humain au cœur du processus.

Que sait-on des besoins en compétences à venir ?

S’il n’est actuellement pas évident d’en définir précisément les contours, on sait que 90% des emplois de demain requerront un minimum de connaissances numériques. Notre vie en général, et donc nos emplois s’appuieront sur des objets, des processus, des pratiques sous-tendus par le numérique. On sait aussi que divers soft skills – comme la capacité à travailler en équipe ou la capacité d’apprentissage, d’adaptation, de créativité – joueront un rôle accru à l’avenir.

Face au risque de disparition d’emplois, au profit des robots par exemple, faut-il craindre cette révolution numérique ?

Je suis un techno-optimiste. D’abord, je ne pense pas que l’on aura à faire au rouleau-compresseur qui va tout détruire, comme cela est évoqué par certains. Oui, des emplois vont disparaître et d’autres vont apparaître. A moyen terme, je crois à un équilibre entre ce qui sera détruit et ce qui sera nouvellement créé. Ce qui, bien sûr, ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Il faut gérer les changements à court terme et s’inscrire dans une transition durable, au profit de tous. Il faut accompagner cette transition, en matière de développement des compétences et de réorganisation du travail. Par exemple, suite à la transformation du travail portée par des plateformes comme Uber, il y a une opportunité à rassembler les acteurs, à réinventer le contrat social.

Les idées ne manquent pas en la matière. On pense au revenu universel, à la taxe robot, à la réduction du temps de travail…

Si on ne veut pas que numérisation rime avec précarisation, il faut mener une réflexion profonde, permettant de réécrire le droit social et du travail. Il y a beaucoup d’idées, mais il faut aussi faire la part des choses. Sur le revenu universel, par exemple, je suis réservé, pour plusieurs rai- sons. D’abord, parce que c’est extrêmement coûteux. Ensuite, parce que l’instauration d’un revenu universel risque d’amener la société à moins se préoccuper des gens exclus et des facteurs d’exclusion. Il faut savoir que le concept de revenu universel est d’origine ultra-libérale. Il a été évoqué par Milton Friedman, qui envisageait à travers ce revenu que chacun soit responsable pour lui-même. En cas de problème, grâce à ce revenu, il appartient à chacun de se débrouiller seul, sans l’État, sans la solidarité qui peut en découler. Ce n’est évidemment pas ma vision.

Comment garantir le maintien dans l’emploi ?

A l’avenir, on sera sans doute amené à changer plusieurs fois de métier au cours de sa vie professionnelle. Les besoins en formation, en requalification, seront beaucoup plus importants, pour garantir une transition numérique sereine et accompagner les acteurs tout au long de leur carrière. Il appartient à l’Etat, dès à pré-sent, d’inventer de nouveaux systèmes pour soutenir les enjeux de requalification. Je pense notamment à des adaptations au niveau de la sécurité sociale permettant de mieux répondre aux besoins à venir en formation.

Comment envisagez-vous les nouveaux mécanismes d’aide à la formation et à la requalification ?

Nous travaillons avec les partenaires sociaux sur l’impact social du digital, afin de repenser le cadre garantissant les droits de chacun. Dans ce contexte, il y a un intérêt à pousser la réflexion autour de l’idée de compte personnel d’activité, à l’image de ce qui a été introduit en France. Chaque compte, attaché à une personne, rassemble l’ensemble de ses droits – à la formation, à la retraite, à des conditions de travail correctes– et lui permet de construire son projet professionnel. Dans une perspective de carrière plus éclatée, l’outil permet de responsabiliser l’employé, les employeurs, avec un soutien plus actif de l’Etat.

Réapprendre un nouveau métier n’est pas l’affaire de quelques heures de formation…

En effet. On parle de formation intense, tout au long de la vie. L’enjeu est considérable. Il faut que les travailleurs aient les moyens et la possibilité d’envisager de telles formations. L’enjeu est considérable et, comme l’a montré une étude sur l’ampleur de la transition à mener en matière de compétences, les entreprises en sont conscientes. La plupart savent que les besoins changent et qu’il sera impossible d’aller chercher les compétences à l’extérieur. Il faut donc travailler à la création de nouvelles compétences en interne.

De quels soutiens disposeront les entreprises ?

Les entreprises qui mèneront cet effort de requalification visant à maintenir l’emploi dans l’entreprise dans un contexte de transformation digitale, pourront profiter d’un soutien. Bien sûr, cet effort de requalification, au vu de l’ampleur de la mission, exige des investissements conséquents dans les compétences. L’aide à la formation sera plus que centrale. Les entreprises, dans ce contexte, sont aussi responsabilisées et soutenues.

Que pensez-vous de l’idée d’introduire une taxe robot ?

Il y a le rapport de Mady Del- vaux sur le sujet. Bill Gates lui-même s’est dit favorable à une taxe sur les robots. Toutefois, si cette idée devait être mise en œuvre, cela devrait se faire à l’échelle européenne, pour éviter des problèmes de concurrence et de compétitivité entre Etats. Il faut qu’un tel projet soit bien coordonné. Mais ça vaut la peine d’y réfléchir, dans la mesure où il sou- tiendrait le financement de la sécurité sociale dans le cadre de la transformation de l’économie, ou encore de mesures d’aide à la formation ou à la requalification.

Et assurer une meilleure répartition de la création de valeur ?

La lutte contre les inégalités, en effet, est un autre enjeu de cette transformation. Il faut, d’une part, limiter l’exclusion, éviter qu’un fossé ne se crée au sein de la société entre ceux qui seront qualifiés et ceux qui ne le sont pas. D’autre part, les inégalités hommes-femmes face au digital sont encore importantes. Si l’on ne veut pas perdre les acquis accumulés ces dernières années à la faveur d’une meilleure égalité des genres, il faut aussi amener de plus en plus de femmes vers les métiers du digital. Enfin, il faut bien encadrer l’économie des plateformes, afin de garantir des rémunérations décentes pour chacun, éviter l’exploitation, mais aussi des phénomènes de concurrence déloyale.

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