La société digitale émerge de nos interactions

Tous ceux qui développent de nouveaux services et produits impliquant des interactions digitales doivent donc prendre conscience de l’existence de la « société digitale » et agir en acteurs responsables.

Frank Buytendijk, analyste de Gartner

La technologie, les usages que l’on en fait, transforment nos comportements, font partie de notre identité. Tous ceux qui développent de nouveaux services et produits impliquant des interactions digitales doivent donc prendre conscience de l’existence de la « société digitale » et agir en acteurs responsables. Les leaders digitaux sont dès lors invités à réfléchir, plus que jamais, à la manière dont ils contribuent au monde de demain. – Par Sébastien Lambotte pour l’ITnation Mag Juin 2017

Notre société se fait de plus en plus digitale. Depuis dix ans, ITnation et le Gala Golden-i se font l’écho des opportunités offertes par la technologie pour le business, pour l’économie, pour les organisations, pour le monde. En dix ans, beaucoup de choses ont changé. Il semblait utile, lors du dernier gala, de prendre un peu de recul. « Business, plateformes, stratégies… Dans nos vies, tout est désormais digital, digital, digital, a insisté Frank Buytendijk, analyste de Gartner. Le moment est peut-être venu de faire un pas de côté pour mieux appréhender la digitalisation de la société dans son ensemble. »

La société digitale émerge de nos interactions

La technologie a un impact conséquent sur nos vies, nos manières d’être. Des exemples ? Ici, l’application Pokemon Go a poussé des citoyens à franchir les barrières d’une zone pourtant sécurisée pour capturer l’une de ces petites bestioles virtuelles. Ailleurs, la décision a été prise d’intégrer les feux de signalisation directement au niveau du trottoir, parce que les passants ont plus souvent la tête tournée vers bas, les yeux sur leur Smartphone, que droit devant eux. « Le digital change nos comportements et, in fine, la manière dont on conduit nos sociétés. On ne peut plus ignorer les enjeux liés à l’émergence de l’IoT dans nos vies, ceux ayant trait à la possession des données personnelles, aux interactions entre personnes physiques et intelligence artificielle… », poursuit Frank Buytendijk. Peut-on se contenter de craindre ou d’ignorer l’impact du digital sur nos vies, la manière dont la technologie transforme nos interactions avec le « monde réel », dont les robots s’immiscent dans nos relations, prennent nos jobs ? « Fait est que nous ne concevons pas une société digitale, mais que celle-ci émerge de la somme des interactions digitales que nous avons au quotidien », poursuit l’analyste.

Des histoires de liberté, de relations

Dans le chef des leaders digitaux, cette prise de conscience doit amener à se poser une question fondamentale. « Nous qui créons ces interactions, quelle est notre contribution à cette société digitale ? Quelle est notre responsabilité ? Et, in fine, quelle société voulons-nous, à quoi souhaitons-nous que notre futur ressemble ? », interroge l’analyste, nous invitant à rassembler toutes les parties prenantes de la société autour d’un feu de camp digital, afin de discuter et d’élaborer ensemble une vision commune pour la société. « Qu’en ressortirait-il ? Des histoires, sans aucun doute, diverses et variées. Pensez-vous cependant que l’idéal qui soit évoqué à travers elles ait trait à la monétisation des données personnelles ou à l’efficience d’un service ? Peu probable. Je pense que ces histoires évoqueront plutôt la liberté, la possibilité de mieux se connecter entre personnes, d’établir de meilleures relations. »

Gartner, depuis plusieurs années, se penche sur le concept de « digital connectivism ». A travers lui, la volonté est de décrire comment les êtres humains et les objets interagissent dans un écosystème global de connections digitales, et comment cela façonne notre société digitale.

« Au quotidien, face à un robot domestique, doté d’intelligence artificielle, capable d’anticiper vos désirs, de s’excuser, de vous sourire, nous devenons plus qu’un simple utilisateur. Progressivement, nous sommes amenés à interagir avec la technologie comme nous le ferions avec d’autres êtres humains », assure l’expert.

Une influence sur notre identité

Ces évolutions ne sont pas sans conséquence sur nos comportements. Selon les études, 10% à 40% des interactions établies avec SIRI seraient abusives si elles étaient considérées comme des relations d’humain à humain. « L’on considère que l’on peut insulter SIRI, sans que cela ne prête à conséquence, explique l’analyste. Or, à l’heure où, de plus en plus, nous interagissons avec la technologie comme avec d’autres être humains, cela peut induire des changements de comportement envers les autres, de l’empathie qu’on entretient envers autrui, des changements de valeur à l’échelle de la civilisation… »

Notre identité dépend désormais aussi de la technologie. L’identité peut être définie par
ce que l’on est, ce que l’on pense être, mais aussi par la manière dont on est perçu par ailleurs. « On parle désormais d’identité distribuée. Aujourd’hui, des centaines, voire des milliers de données concernant chacun de nous sont dispersées dans le cloud, traitées par des algorithmes, qui se font une idée de chacun de nous, qui induisent la manière dont nous sommes approchés, les comportements digitaux à adopter à notre égard. La manière dont Google ou Facebook nous regardent, comme pourraient nous observer d’autres humains, fait de nous ce que nous sommes », précise Frank Buytendijk. Et plus nous utiliserons la technologie, plus cette identité distribuée gagnera en importance. Pourriez-vous, du jour au lendemain, quitter les réseaux sociaux sans que cela n’affecte ce que vous êtes aux yeux des autres ?

Façonner la société que l’on souhaite

« La technologie, désormais, a une influence sur nos comportements, et donc sur notre identité », assure l’expert. Frank Buytendijk souligne, en guise d’exemple, la manière avec laquelle on
va jusqu’à externaliser la discipline elle-même auprès d’objets intelligents. Des brosses à
dents intelligentes bipent quand votre enfant se lave mal les dents. Des montres connectées vous indiquent si vous avez fait ou non assez d’efforts physiques sur la journée… « Nous vivons donc à travers des algorithmes, qui travaillent pour nous, traduisent notre identité, poursuit l’expert. Nous sommes notre technologie. »

Dans ce contexte, comment protéger cette identité ? « Quand, hier, la vie privée était un espace gardé, je pense désormais qu’elle doit être appréhendée selon le contexte », assure l’expert. Parce que la préservation de la vie privée constitue un besoin nécessaire à l’humain, il faut donner à chacun la possibilité de la gérer de la manière qu’il juge la plus appropriée, au regard des interactions digitales qu’il entreprend. « Chacun devrait avoir la possibilité de ne donner qu’une part de l’information qui le concerne, celle qui est réellement nécessaire à la transaction à laquelle il consent », explique Frank Buytendijk, avant de rappeler la responsabilité des organisations, dans le façonnage de cette société digitale. « Derrière nos entreprises, il y a des citoyens digitaux. Aussi, chaque fois que l’on envisage un développement, il faut pouvoir se demander, au-delà des enjeux business, quels seront les impacts, les bénéfices et les conséquences, de sa mise en œuvre au niveau de la société. »