« Accélérer le déploiement du paiement instantané en Europe »

Progressivement déployé par les acteurs bancaires, le paiement instantané, ou Instant Payment (IP), n’a pas encore révélé tout son potentiel. Pour Laurent Hupet, expert paiement de Sopra Banking Software, les autorités politiques, le développement de nouveaux cas d’usage et la démocratisation du service doivent contribuer à l’accélération de son adoption.

Laurent Hupet, expert paiement de Sopra Banking Software

Monsieur Hupet, comment se déploie actuellement l’Instant Payment en Europe ?

La technologie est opérationnelle depuis 2017. En Europe, les banques sont libres de proposer l’instant payment et le déploient progressivement depuis novembre 2018.Plus de la moitié des banques ont déjà adhéré à ce nouvel instrument de paiement, dont les principales. Quelques pays se sont toutefois engagés plus proactivement en faveur de son adoption. C’est notamment le cas de l’Allemagne, de la Belgique ou de la France. En Belgique, les acteurs du secteur ont décidé de travailler en communauté pour permettre un maximum de comptes accessibles au démarrage. Pour favoriser l’adoption, la capacité des acteurs de toucher un maximum d’utilisateurs est en effet importante. Chaque banque est cependant libre de mettre la solution en œuvre selon ses propres modalités. Certaines vont proposer le service gratuitement tandis que d’autres le feront payer. En Belgique, on a rapidement atteint un volume de transactions proches de 300.000 IP par jour. Au Luxembourg, je pense que l’IP sera un sujet important pour 2020.

En quoi l’IP constitue-t-il une évolution majeure dans le domaine du paiement ?

Grâce à l’IP, désormais, l’argent peut effectivement être transféré du compte de l’émetteur du paiement et être effectivement disponible, dix secondes plus tard (5 en Belgique), sur le compte du bénéficiaire. C’est un nouveau canal direct de transfert de l’argent susceptible de remplacer certains moyens de paiement actuels comme la carte bancaire. Lorsqu’on paie dans un commerce avec une carte, le vendeur reçoit uniquement une confirmation qu’il sera crédité dans les jours qui suivent. Avec l’IP, il disposera directement des fonds et pourra les utiliser sans délai. En matière de gestion de la trésorerie du commerçant, cela change beaucoup de choses. Dans une brocante ou pour l’achat d’une voiture d’occasion, autres exemples, il est désormais possible d’effectuer des transactions et de les vérifier en temps réel.

Faire payer le paiement instantané ne constitue-t-il pas un frein à son adoption ?

Indéniablement. Mais à l’heure actuelle, la tarification appliquée par certaines banques constitue un premier moyen de répercuter sur le client  l’investissement inhérent à la mise en œuvre de l’IP. Grâce à la facturation du service, les banques peuvent aussi mieux appréhender la montée en charge et garder la maîtrise des volumes. Une des difficultés rencontrées en matière de revenus est que le principal bénéficiaire de l’IP est celui qui reçoit les fonds en temps réel et il semble délicat de lui facturer le simple fait d’avoir reçu de l’argent. Il faudrait donc que les banques trouvent les moyens de valoriser des services associés à l’IP, par exemple tarifer la notification temps réel de la réception des fonds qui pourrait être réconciliée avec le système de caisse du bénéficiaire.

Au-delà de la nécessité de démocratiser la solution, quels sont les autres catalyseurs de son adoption ?

 J’en vois deux principaux : la volonté politique et le développement de nouveaux cas d’usage. Du côté du politique, on constate une réelle volonté en Europe d’accélérer son adoption. L’IP doit notamment permettre de garantir l’indépendance de l’Europe vis-à-vis des schémas de carte souvent opérés par des acteurs américains. Au niveau de l’Europe, les autorités pourraient rendre obligatoire la participation des banques dans son déploiement.

Et en matière de nouveaux usages, à quoi pensez-vous ?

Il faut pouvoir rendre l’IP plus pratique au quotidien. Par exemple, il serait intéressant de le coupler avec une notion de Proxy, autrement dit de pouvoir lier son numéro de téléphone/compte mail avec son numéro de compte. Cela permettrait aux utilisateurs de ne plus faire des paiements vers des numéros de compte IBAN, mais vers des contacts dans leur répertoire par exemple. Personne n’a envie d’encoder un IBAN !

Et qu’en est-il des usages pour les entreprises ?

D’abord, l’IP peut faciliter la gestion de la trésorerie quand l’entreprise doit régulièrement équilibrer ses comptes, en effectuant des virements importants en urgence, pour éviter les agios. Or, ces virements urgents appelés Target 2 ont un certain coût et ne peuvent s’effectuer qu’entre 8h et 18h. Sachant que la limite actuellement fixée à 15.000 euros pour l’IP passera à 100.000 euros dès juin 2020, cette nouvelle solution vient concurrencer le  paiement Target2. Mais on peut aussi évoquer d’autres situations bloquantes pour des professionnels, par exemple le cas où des camions et leur chauffeur se retrouvent immobilisés tant que leur taxe n’a pas été acquittée. Avec l’IP, un tel problème peut être réglé en quelques secondes.

Je n’ai pas de boule de cristal, mais je suis convaincu que l’IP s’imposera à travers de nombreux nouveaux cas d’usage, destinés aux particuliers ou dans un contexte professionnel. Ce n’est qu’une question de temps…