Le digital, nouvelle arme des juristes dans la reconnaissance des viols en temps de guerre

EBRC accompagnent le projet We Are Not Weapons of War qui entend recourir au digital pour lutter contre les violences sexuelles perpétrées dans le cadre de conflits armés.

De g à dr : Jean-François Hugon- Head of Innovation & Marketing – EBRC // Nicolas Sanitas – Manager – Intech // Fabrice Croiseaux – CEO – Intech // Yves Reding – CEO – EBRC // Alex Duwaerts – Director Client Development – EBRC

Dans le cadre de ShareIT, le programme Tech for Good de Station F à Paris, Intech et EBRC accompagnent le projet We Are Not Weapons of War. Celui-ci entend recourir au digital pour lutter contre les violences sexuelles perpétrées dans le cadre de conflits armés. La mise en œuvre d’une plateforme digitale sécurisée doit permettre de recueillir les signalements de ces actes ignobles, de venir en aide aux victimes et d’instruire des dossiers pour, enfin, envisager une réparation judiciaire.

Céline Bardet est juriste et enquêtrice internationale spécialisée dans les crimes de guerre. En 2014, elle fonde l’ONG We Are Not Weapons of War (WWoW). Souvent bien éloignée du monde technologique, elle passe une grande partie de sa vie dans des zones de conflits. « Je vais sur le terrain, à la rencontre des victimes, notamment pour recueillir des éléments pouvant servir à la poursuite de violences et crimes commis envers des peuples », explique-t- elle. Depuis plusieurs années, ce sont les violences sexuelles perpétrées dans le cadre de conflits qui la préoccupent. « Face à ces crimes, nous sommes confrontés à plusieurs problèmes. D’abord, les victimes se trouvent le plus souvent contrôlées par des groupes armés, avec peu de liberté de mouvement, au point d’être dans l’impossibilité de se rendre chez un médecin. Suite à ces actes de violence, au trauma physique et psychique qui en découle, il y a aussi un risque de stigmatisation au sein de la communauté, un sentiment de honte, qui fait que les victimes préfèrent se taire, commente la juriste. L’action de WWoW vise à éduquer et informer sur le viol en tant qu’arme de guerre dans les conflits, à accompagner les institutions locales dans le processus judiciaire, à soutenir les victimes en travaillant sur le trauma et leur réhabilitation. En quatre ans d’existence, le travail de plaidoyer de WWoW a permis que le viol de guerre devienne un sujet public, largement repris par les média aujourd’hui. Mais pour Céline Bardet, si ce premier objectif est atteint, ce n’est pas suffisant.

La technologie pour venir en aide aux victimes

« La situation des victimes, l’impossibilité pour elles de se déplacer, rend difficile le
signalement de ces actes odieux, et au final, leur poursuite devant un tribunal international », commente Céline Bardet. La juriste et entrepreneuse sociale, souhaite remédier à cette situation en recourant notamment aux technologies digitales. WWoW a intégré l’incubateur ShareIT, à Paris, avec l’intuition que les nouveaux outils disponibles pourraient être mis au service des victimes et de la lutte contre ces agressions sans nom. « Contrairement aux idées véhiculées en Europe, les personnes dans les pays concernés par ces problèmes sont bien connectées, avec des tablettes, des smartphones, la 3G. Il y avait, à mes yeux, un moyen d’utiliser la technologie pour recueillir les signalements de ces actes et pouvoir ensuite mieux aider ceux qui en sont victimes », explique-t- elle.

Une plateforme pour signaler les problèmes

Dans le contexte de ShareIT, en collaboration avec InTech et EBRC, partenaires du programme, WWoW a donc imaginé une nouvelle application. « La volonté est de donner un nouvel outil aux personnes concernées par ces actes, les victimes elles mêmes ou les témoins, précise Céline Bardet. L’idée est de mettre l’outil entre les mains de la victime, en respectant sa volonté de se signaler ou non, en veillant à la protéger. Pour chaque alerte, nous sommes prévenus à Paris, où nous récoltons les informations, qui ne sont pas stockées ou visibles sur le téléphone de la victime, et pouvons mettre en place des procédures pour aider la victime. » L’idée est d’avoir une solution globale à impact local. Pour chaque signalement, des relais locaux peuvent être mobilisés, tels que le médecin le plus proche, pour venir en aide aux victimes, dans le respect de leur volonté. Et, au-delà, la consolidation des signalements et des informations permet de monter des dossiers qui pourront être défendus devant la justice.

Un enjeu de sécurité fort

WWoW a pu compter sur l’expertise d’Intech et d’EBRC pour concrétiser cette plateforme. Les deux sociétés luxembourgeoises ont envisagé ensemble le développement de l’outil devant répondre aux problématiques auxquelles est confrontée WWoW « Il y a un enjeu de sécurité fort. Les témoins ou victimes doivent pouvoir se signaler de manière sécurisée. L’interface a donc été pensée pour être facile à utiliser et ne laisser aucune trace sur le téléphone. A travers elle, chacun peut signaler une violence sexuelle, renseigner les informations essentielles et transmettre des documents relatifs à la situation, comme des photos des blessures par exemple, explique Fabrice Croiseaux, CEO d’InTech. Il est aussi important que les documents transmis ne puissent pas être interceptés par des autorités, par exemple. « La solution met en œuvre les technologies récentes, et a notamment recours à la blockchain pour garantir l’intégrité des signalements et des documents transmises. »

Garantir la protection de données critiques

La plateforme est hébergée au sein des Data Centres d’EBRC au Luxembourg, acteur européen spécialisé dans le domaine de la gestion de l’information sensible. Son expertise permet de garantir la protection des données transmises ainsi que l’intégrité des documents reçus, afin de s’assurer qu’ils soient recevables devant un tribunal, et ce même si le procès devait intervenir plusieurs années après les événements. « Depuis toujours, notre mission est de générer de la confiance dans les services numériques, notamment en développant une expertise dans la gestion et la protection des données sensibles, en garantissant la sécurisation et la disponibilité du service, assure Yves Reding, CEO d’EBRC. En l’occurrence, on parle ici de données extrêmement critiques, dont dépend la vie de personnes se trouvant dans des situations potentiellement dangereuses à travers le monde. D’autre part, l’espoir d’une réparation pour les victimes, qui entre en résonance directe avec l’une de nos valeurs fondamentales qu’est la résilience est aussi directement lié à la préservation de ces informations. »

Constituer des dossiers solides

Les derniers mois ont servi à la mise en œuvre de la plateforme. Un prototype a été établi. Des tests vont être réalisés dans plusieurs zones de conflits. Les premiers résultats vont permettre de faire évoluer la technologie. Un des défis majeurs, évidemment, sera de faire connaître la plateforme auprès des populations victimes. « Il y a une stratégie de sensibilisation à mettre en œuvre, et ce en collaboration avec les acteurs locaux présents pour soutenir les victimes. Il faudra travailler avec les communautés locales, pour que tous comprennent l’intérêt de la plateforme, précise Céline Bardet. L’idée n’est pas de mettre en œuvre une approche victimaire, mais de soutenir les populations victimes. Elles doivent avoir l’assurance que, derrière leur acte, il y aura des suites, avec une aide médicale qui puisse venir du terrain, et une instruction devant la justice, pour réclamer réparation. » Les relais sur le terrain seront donc importants pour que l’outil soit connu et que l’ONG puisse s’appuyer sur des données de qualité à la poursuite de ses missions. « Face à la justice, il nous faut pouvoir constituer un dossier solide, que chaque signalement puisse être étayé par des documents, des attestations ou constats médicaux par exemple », précise Céline Bardet.

La technologie au service de causes sociales globales

A travers Share IT et le projet développé au service de WWoW, InTech et EBRC démontrent que l’on peut innover au départ du numérique pour répondre à des enjeux majeurs de société. « Dans une version à développer, l’application devrait intégrer des outils d’intelligence artificielle, dont l’objectif sera d’améliorer l’analyse des signalements et leur classification, des procédures aujourd’hui réalisées manuellement. Avec ces améliorations, on devrait aussi être en mesure de détecter plus rapidement des problématiques d’ampleur pour mieux envisager des actions et interventions », assure Fabrice Croiseaux. « Ce projet est la preuve que l’écosystème d’acteurs digitaux fédérés autour de Share IT, parmi lesquels se trouvent les deux acteurs luxembourgeois que nous sommes, peut parvenir à créer une vraie valeur ajoutée au moyen de la technologie pour mieux servir une cause mondiale essentielle », conclut Yves Reding.

Placer le digital au cœur de l’entrepreneuriat social

ShareIT est le programme Tech for Good de Station F, l’incubateur de Startups français. « Notre programme a été initié par Ashoka, 1 er réseau mondial d’entrepreneurs sociaux et quelques dirigeants convaincus que la technologie constitue un levier puissant pour changer le monde », commente Mathilde Aglietta, directrice de ShareIT. Il poursuit 4 objectifs : accélérer la transformation numérique des entreprises sociales les plus innovantes, et avec elle démultiplier leur impact ; engager les entreprises détentrices de technologies à identifier des cas d’usages sociétaux ; sensibiliser les filières d’ingénierie et permettre aux talents de la Tech de s’engager au service de projets à impact social ; structurer un marché mondial de solutions « Tech for Good ». Le programme accompagne pendant une durée d’un an des projets avec impact social à l’échelle globale qui placent le numérique au cœur de leur démarche. « Grâce au soutien de nos partenaires, parmi lesquels InTech et EBRC, nous pouvons mettre à la disposition des entrepreneurs sociaux intégrés au sein de notre programme l’équivalent de quelque 3000 jours/hommes, pour les aider à concrétiser leur projet, de la conception au développement, en passant par le prototypage », poursuit Mathilde Aglietta.

Aucun commentaire pour le moment.

Réagissez à cet article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *