« Empêcher la contrefaçon de médicaments pour sauver un million de vies »

SOPRA STERIA investit concrètement dans la blockchain. Récemment, les équipes BeNeLux du groupe ont mis au point une solution de traçabilité du transport des médicaments à travers l’ensemble de la filière pharmaceutique. Paul Gysen et Nicolas De Groote, à la tête de ce projet et promoteurs de la distributed ledger technology, évoquent ce projet et le potentiel disruptif que représente la blockchain.

Nicolas de Groote

SOPRA STERIA investit concrètement dans la blockchain. Récemment, les équipes BeNeLux du groupe ont mis au point une solution de traçabilité du transport des médicaments à travers l’ensemble de la filière pharmaceutique. Paul Gysen et Nicolas De Groote, à la tête de ce projet et promoteurs de la distributed ledger technology, évoquent ce projet et le potentiel disruptif que représente la blockchain.

Comment exprimer le potentiel révolutionnaire de la technologie qui soutient la blockchain ?

NDG : Elle va véritablement entrainer une révolution dans la gestion de nos échanges au quotidien, en garantissant notamment un niveau de confiance bien supérieur à ce que l’on a connu jusqu’à présent. A travers elle, on peut désormais garantir la validité d’une information échangée sans recourir à des intermédiaires ou à des tiers de confiance. Tout échange réalisé à travers la blockchain est considéré comme non-répudiable, non-falsifiable et facilement traçable. L’information, en outre, est accessible par tous et peut donc être vérifiée à tout moment.

 

Quels sont les échanges concernés par cette technologie ?

PGN : Tout transfert de propriété peut être garanti au moyen d’une solution technologique utilisant un distributed ledger (journal distribué). On peut parler de transactions numériques, comme c’est le cas avec les monnaies virtuelles, mais aussi de produits physiques. Prenons l’exemple d’un produit, dans une chaîne d’approvisionnement, qui va passer à travers toute une série d’intermédiaires, de sa production à sa commercialisation. Il est tout à fait possible de répliquer dans la blockchain le transfert de propriété, afin de s’assurer de son origine et de garantir son authenticité. Il suffit d’attribuer au produit un identifiant unique, comme un QR code par exemple, et d’inscrire tout transfert dans la blockchain.

 

A quel besoin cela peut-il répondre ?

PGN : A travers le proof of concept que nous avons mis en œuvre pour l’événement Sopra Steria Innovation Awards, et qui a été récompensé par un prix Microsoft, nous voulions répondre à un enjeu crucial dans le domaine pharmaceutique. Chaque année, on estime qu’un million de personnes meurent à travers le monde à cause de la contrefaçon qui est faite de certains médicaments. On pense en outre que l’industrie souffre d’un manque à gagner de 250 milliards d’euros à cause des faux disséminés sur le marché. La blockchain, dans ce contexte, peut permettre de garantir l’origine du médicament au pharmacien amené à le vendre ou même directement au client final, le patient. Sans recourir à un tiers, il devient possible de suivre le chemin parcouru par un produit. Avec cette technologie, le pouvoir contrôle est donné également à l’utilisateur final. Il n’y a plus d’autorité tierce unique sur laquelle se fonde la confiance. Sans interface institutionnelle, avec un simple smartphone, un patient au milieu de l’Afrique pourra s’assurer que le médicament contre la malaria qui lui a été vendu est certifié authentique.

 

Avez-vous décelé d’autres applications de ce genre ?

PGN : Il existe de nombreux autres exemples. On peut, de la même manière, lutter contre les faussaires dans le domaine des produits de luxe. Plusieurs pays étudient également les possibilités de tracer les échanges immobiliers. Aujourd’hui, pour garantir la propriété d’un bien, d’un terrain ou encore d’un bâtiment, il faut passer par le système notarial. Celui-ci a pour vocation de déterminer la possession d’un bien en remontant les informations établies dans un système d’enregistrement. Seulement, si les documents étaient amenés à disparaitre, le propriétaire pourrait perdre toute légitimité sur son propre bien. Dans d’autres régions du monde, touchées par la guerre et la corruption, ce sont de véritables problématiques. A travers la blockchain, grâce à son caractère permanent, on peut garantir cette légitimité une fois pour toutes. Il est aussi possible de remonter les transferts de propriété. Si bien que l’on peut imaginer, demain, transférer la propriété d’un bien au moyen d’un smartphone.

NDG : Mieux encore, on peut inscrire au cœur d’une blockchain tous les éléments qui participent à la valorisation d’un bien, comme les travaux entrepris ou les vices cachés existants, pour disposer à tout moment d’une vision complète d’un bâtiment. La blockchain est l’application de confiance par excellence. Elle garantit un niveau ultime de sécurisation de l’information amenée à être échangée. Une fois inscrite dans la blockchain, l’information ne peut plus être modifiée ou altérée. Un tel outil pourrait très bien permettre de ne pas censurer, falsifier ou effacer a posteriori des messages, comme des tweets par exemple. S’il est inscrit dans la blockchain, le message est publié à jamais.

 

Paul Gysen

Toutes les données ont-elles vocation à se retrouver un jour sur la blockchain ?

NDG : Toute information qui revêt une dimension publique, qui est amenée à être partagée ou garantie, a un intérêt à se retrouver inscrite dans la blockchain. On peut notamment penser aux certificats ou diplômes. La technologie permet de garantir leur authenticité. Pour ce qui est de la donnée sensible ou privée, il y a des précautions à prendre. Il n’est pas nécessaire d’inscrire toute l’information au cœur du registre distribué, mais simplement d’y placer des « hash », autrement dit une empreinte unique de la donnée. Elle permet de garantir qu’un document, qui contient des données à caractère privé, n’a pas été altéré entre le moment où le hash a été inscrit dans la blockchain et le moment où son authenticité a été vérifiée.

 

Comment vos clients appréhendent-ils cette nouvelle technologie et les possibilités qu’elle offre ?

PGN : Cela dépend des clients. Ils sont de plus en plus nombreux à en comprendre le vrai potentiel. Cependant, la plupart des décideurs ne parviennent pas encore à développer une vision claire sur la valeur ajoutée que la blockchain peut créer au niveau de leur métier. Il y a encore un important travail d’éducation à mener. Le cas d’usage dans le domaine pharmaceutique peut paraître évident, et pourtant il faut encore convaincre les acteurs du milieu.

 

N’y a-t-il pas un sentiment de crainte des dirigeants vis-à-vis d’une technologie avec un potentiel révolutionnaire aussi fort ?

NDG : Le domaine où l’adoption de la blockchain entrainera les perturbations les plus importantes est certainement celui de la finance. Les banques, en effet, jouent principalement ce rôle de tiers de confiance sur les transactions financières. Cependant, s’il peut y avoir une crainte, il y a aussi des opportunités à exploiter avec cette technologie dans le monde de la finance, notamment dans le conseil aux clients pour qui cette innovation est plus disruptive et complexe à comprendre encore,

Pour nous, la maîtrise de cette technologie nous permet d’accompagner les entreprises dans leur réflexion par la facette métier plutôt que par celle technologique qui n’est pas une fin en soi. Il faut amener les différents acteurs à s’y intéresser, qu’ils prennent le temps d’explorer les opportunités nouvelles pour en tirer des avantages concurrentiels.

PGN : C’est vrai pour la finance, mais pour un tas d’autres domaines. Au niveau de la production d’électricité et de sa rémunération, la blockchain doit permettre une rétribution plus rapide des producteurs échangeant de l’électricité sur le réseau global, mais qui doit aujourd’hui attendre un clearing a posteriori qui permet d’ajuster l’offre et la demande. Demain, il pourra être payé immédiatement au moment de l’échange. Dans la même optique, alors que l’électromobilité offre de nouvelles possibilités de stockage de l’énergie, la blockchain, via des smart contracts, doit permettre une meilleure distribution de l’électricité. On peut imaginer que, grâce à un smart contract prédéfini de manière spécifique pour ce nouveau service, la batterie d’un véhicule électrique puisse initier une revente d’électricité envers le réseau de distribution lorsque son niveau de charge est entre certains seuils et ce de façon automatisée, inaltérable, et sans intermédiaire entre le véhicule et le réseau.

 

A quel rythme le marché adoptera-t-il cette technologie ?

PGN : Cela dépendra des industries et du potentiel disruptif de la technologie pour chacune d’elles. Chacun devra trouver comment mettre à profit cette technologie à partir de son métier  et cette réflexion doit encore mûrir, faire l’objet d’essais pilotes et sans doute de sa part d’échecs. Si on regarde les prévisions, on estime que l’adoption généralisée de la blockchain se fera dans les cinq à quinze ans. Ce n’est pas tout à fait demain, mais c’est cependant tout proche au vu de la maturité encore à acquérir préalablement à son essor. Et cela pourrait aller plus vite, sous l’impulsion d’applications qui en accélèreraient l’adoption auprès des citoyens, consommateurs finaux, et des entreprises, fournisseuses de nouveaux services.

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