« Face à la technologie, nous devons devenir des citoyens d’élite »

Olivier Babeau, Président de l’Institut Sapiens avait fait forte impression, l’année dernière, lors de son intervention au gala Golden-i. Pour cette douzième édition, l’équipe d’ITnation a choisi de lui confier le soin d’animer les débats de la conférence. On y parlera, notamment, de l’impact du numérique sur nos vies et nos sociétés. Et de notre marge de manœuvre pour ne pas nous retrouver prisonniers de la technologie.

Olivier Babeau, Président de l’Institut Sapiens avait fait forte impression, l’année dernière, lors de son intervention au gala Golden-i. Pour cette douzième édition, l’équipe d’ITnation a choisi de lui confier le soin d’animer les débats de la conférence. On y parlera, notamment, de l’impact du numérique sur nos vies et nos sociétés. Et de notre marge de manœuvre pour ne pas nous retrouver prisonniers de la technologie.

L’année dernière, on s’était quitté sur la nécessité de développer un nouvel humanisme à l’ère des machines. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je dirais que les événements confirment chaque jour plus le diagnostic. Nous sommes de plus en plus nombreux à évoquer la nécessité de réfléchir à la place de l’humain dans des sociétés plus numériques. Nous commençons à nous rendre compte des effets incroyablement déstabilisateurs des technologies sur nos vies. Cette prise de conscience laisse place à une forme d’anxiété à l’égard de la technologie.

L’insouciance aurait donc laissé place à la crainte ?

Cela fait longtemps que l’on ne considère plus le progrès technologique de manière béatement positive. De grands traumatismes, comme les deux guerres mondiales, ont démontré les incidences malheureuses d’un mauvais usage de la technologie. Pour moi, le premier vrai traumatisme technique, en la matière, est celui du naufrage du Titanic. A une époque où l’on faisait plus grand, plus fort, où on avait l’impression que l’on pouvait dompter la nature… On a compris que cela n’était pas forcément le cas. On a découvert de façon douloureuse l’hubris technologique dont on avait fait preuve. La médiatisation récente de dérives liées à l’usage des technologies renforce ce sentiment que tout n’est pas bon à prendre.

Cette anxiété ressentie face la technologie serait-elle comparable à celle vécue par les passagers du Titanic prenant conscience que le bateau peut couler ?

L’anxiété vient essentiellement de la prise de conscience que la technologie nous dépasse. Elle le fait dans les deux sens de l’expression. D’abord, elle acquiert des capacités supérieures à celle de l’être humain. Elle nous bat au jeu de go, elle peut accomplir des tâches complexes mieux et plus rapidement que nous, pour détecter un cancer par exemple. Il y a déjà de quoi s’inquiéter. L’autre aspect réside dans le fait que l’on peine de plus en plus à comprendre la technologie, qui devient une machine dont il est impossible d’ouvrir le capot. L’intelligence artificielle peut désormais prendre des décisions sans que l’on soit en mesure d’expliquer comment elle est arrivée à certaines conclusions. En matière d’audit de process, par exemple, cela est vraiment problématique. Dans la vie, confier un pouvoir de décision à des machines sans avoir un contrôle ou un niveau de compréhension suffisant de son fonctionnement peut conduire à de nombreux biais avec des impacts sérieux sur nos vies, comme des discriminations.

Lors de la dernière édition de Golden-i, vous avez pu rencontrer et échanger avec des dirigeants du secteur digital/ICT au Luxembourg. Comment ces enjeux résonnent-ils auprès d’eux ?

J’ai eu l’impression que cela faisait écho à certaines de leurs préoccupations. Nous n’avons pas, à ce niveau, des exécutants aveugles qui mettent en œuvre la technologie sans réfléchir. C’est plutôt rassurant. Je n’ai d’ailleurs jamais rencontré quelqu’un, dans ces métiers liés aux nouvelles technologies qui n’avait pas de réflexions clairvoyantes sur ces enjeux. La question est de savoir si cette prise de conscience individuelle est de nature à empêcher la dérive collective.


Car l’enjeu dépasse largement le cadre de l’entreprise et des organisations…

Au phénomène que nous avons évoqué l’année dernière se greffe en effet un problème de polarisation du monde vers les extrêmes. Et la technologie y est pour beaucoup. Elle agit en catalyseur. Cette polarisation est perceptible à tous les niveaux : politique, économique, idéologique, social. Avec la disparation de la classe moyenne, par exemple, on se retrouve avec un grand vide entre les gens les plus aisés et les plus démunis, ceux qui sont connectés et ceux qui ne le sont pas. Il y a de moins en moins de possibilité pour ceux qui sont en bas de monter vers le haut. Les mécanismes d’ascension sociale deviennent inopérants. Dans ce contexte d’ « infobésité », avec la disparition des mécanismes de contrôle de l’information, les médias traditionnels eux-mêmes son rentrés dans une course à l’information plus extrême. Dans le secteur économique, ce sont désormais les plateformes numériques, valorisées jusqu’à 1000 milliards de dollars, qui dirigent le monde et vassalisent les autres entreprises.

L’analyse de la situation est peu réjouissante. Au départ de cette prise de conscience, que mettre en œuvre ?

Le principal levier, encore et toujours, réside dans l’éducation. Il faut mieux former, insister davantage sur l’importance d’une culture générale ouvrant l’esprit. C’est ce qui nous permet de sortir des bulles dans lesquelles la technologie nous enferme, de relativiser les choses, de critiquer l’information reçue… Il est essentiel de se doter des capacités qui nous permettront d’évoluer dans ce monde technologique. Nous avons besoin de devenir tous des citoyens d’élite, des consommateurs d’élite, des travailleurs d’élite… A cette fin, il faut que l’école fasse sa révolution. Elle est encore conçue pour un monde où l’information était rare, pas pour celui où elle est surabondante. Nous avons besoin d’un rapport différent au savoir. Il est aussi nécessaire de se former davantage tout au long de sa vie. Au-delà, le système démocratique doit être repensé pour être plus direct. Le rôle des médias en son sein y est plus critique que jamais.

Peut-on éviter de heurter cet iceberg, échapper au naufrage ?

On peut se demander si on ne l’a pas déjà heurté. Je pense que, à bord du Titanic, beaucoup plus de gens auraient pu être sauvés s’ils avaient été davantage conscients du danger. On aurait par exemple évité de mettre à l’eau des chaloupes à moitié remplies. D’autres décisions ou précautions auraient pu être prises si l’on avait mieux anticipé les dangers. La prise de conscience est fondamentale. On va au-devant d’importants bouleversements, mais ce n’est jamais la fin du monde. Ça sera nécessairement le début d’un autre. A nous de faire qu’il soit le meilleur possible.


N’y-t-il pas un côté fataliste dans ce propos ?

Sans doute. Mais il y a encore des choix qui peuvent être faits. C’est le propre de la tragédie grecque, où le héros se retrouve le plus souvent enfermé, dans l’impossibilité de changer sa destinée, mais tout de même avec une certaine liberté. Etre contraint ne veut pas dire être déterminé.  

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