« Il nous appartient de choisir de rester humain »

Olivier Babeau, économiste libéral et président du think tank français « Institut Sapiens » sera l’un des guest speakers du prochain Gala Golden-i, qui se tiendra le 31 mai prochain dans les locaux de PwC Luxembourg. Il invitera la communauté des dirigeants digitaux luxembourgeois à prendre du recul vis-à-vis des impacts de la technologie sur nos vies et ce qui nous définit en tant qu’humain.

Olivier Babeau – Président Institut Sapiens

Le 31 mai, à l’occasion du Gala Golden-i, vous interviendrez devant la communauté des leaders luxembourgeois dans le domaine technologique. Que souhaitez-vous partager avec cette audience ?

J’inviterai à une prise de recul par rapport aux évolutions technologiques actuelles et à venir. Aujourd’hui, nous sommes fascinés par la rapidité des progrès dans le domaine du numérique. Je souhaite, sans me positionner en tant que pro ou anti-techno, initier une réflexion sur la manière dont ces évolutions changent les rapports entre les personnes et la société en général, ainsi que la manière de créer de la valeur économique. A, l’avenir le fait d’être humain relèvera d’un choix plus que d’un fait. C’est le problème central que nous devrons résoudre.

Vous voulez dire que nous devrons choisir d’être humain ou non ?

Hier, être humain, cela se subissait. Depuis des millénaires, nous avons dû composer avec des contraintes, nous adapter. C’est d’ailleurs cette capacité d’adaptation au monde qui rend l’être humain si exceptionnel. L’homme, Sapiens, a toujours survécu par qu’il est parvenu à s’adapter. Neandertal, parfaitement adapté à son milieu mais moins flexible justement, a disparu. L’évolution technique et technologique a des impacts profonds sur ce qui définit la condition humaine. Ce n’est désormais plus nous qui nous adaptons au monde. De plus en plus, nous sommes en capacité d’adapter le monde au désir de l’homme, à ses besoins. Jusqu’alors, la machine était un prolongement de nos capacités, un support. Elle devient de plus en plus une prothèse, remplaçant carrément certaines de nos capacités, cognitives notamment. Dans un monde où l’information est accessible de partout, au départ d’un smartphone, la mémoire est directement concernée par ces changements. Avec l’intelligence artificielle, l’ère des assistants personnels, d’autres capacités cognitives seront progressivement déléguées aux machines.

Face à ces évolutions, comment l’humain peut-il faire en sorte de le rester, humain ?

En choisissant de cultiver les capacités qui nous caractérisent en tant que tel. Comme pour le mouvement, avec de plus en plus de personnes qui font l’effort de maintenir une bonne hygiène physique en marchant, en faisant du sport, il faudra sans doute s’obliger à pratiquer une certaine gymnastique intellectuelle. En tout cas, les gens devront être lucides sur les conséquences qu’il peut y avoir à déléguer leurs capacités aux machines. Il y a une prise de conscience à avoir. Et les membres de la communauté des professionnels du digital au Luxembourg sont sans aucun doute bien placés pour s’en rendre compte et contribuer à la réflexion.

Quelles recommandations formuleriez-vous pour garantir l’humanité de notre société et des organisations ?

La formation a un rôle capital à jouer. Je pense que la culture générale, autrement dit tous ces éléments qui permettent à chacun de comprendre et de prendre du recul sur la manière dont fonctionne la société, doit être replacée au centre de nos apprentissages. Au cœur des entreprises, ces connaissances seront importantes pour l’avenir, dans la mesure où c’est à partir de là que l’on pourra continuer à générer de la valeur, en tant qu’humain au service de l’humain. Je crois à la capacité de l’homme à prendre du recul pour faire un meilleur usage de la technologie. Aujourd’hui, par exemple, beaucoup développent de plus en plus de stratagèmes visant à nous déconnecter, vis-à-vis du mobile notamment. On constate l’apparition de nouvelles bonnes pratiques relatives à l’usage de la technologie, une redécouverte des plaisirs de la convivialité. La technologie nous est tombée dessus à un moment donné et les changements ont pu être brutaux. Il nous faut un certain temps, mais on apprend petit à petit à la maîtriser, à s’en saisir plutôt qu’à la subir.

Cela met en exergue, encore une fois, la magnifique capacité d’adaptation de l’humain. Mais, au regard de la vitesse à laquelle les choses évoluent, parvient-il à s’adapter suffisamment rapidement ?

Cette capacité d’adaptation, c’est notre grande force. Notre cerveau délègue beaucoup de choses à la machine. Mais il est aussi capable de faire le chemin inverse. La très bonne nouvelle des dernières recherches sur le cerveau est qu’elles ont mis en évidence son extraordinaire plasticité et capacité de résilience.

Y a-t-il toutefois un point de non-retour ?

La question doit surtout être posée vis-à-vis du degré d’hybridation homme-machine. Mon propos n’est pas de me poser en anti-transhumaniste ou pro-bioconservateur, mais encore une fois d’initier une réflexion sur ce qui nous définit en tant qu’humain. A partir de là, on peut se demander où va nous mener cette hybridation. Si on se donne les capacités de reprogrammer une partie de notre cerveau, que choisit-on de garder ? Quelle part de nos pulsions ? Voudra-t-on effacer les biais cognitifs dont notre cerveau est farci ? Et l’on n’est qu’au début de la réflexion. A l’instar du premier humanisme, à la Renaissance, qui visait à définir la valeur de l’homme indépendamment des principes religieux, je pense que l’on doit entrer dans un second humanisme, qui vise à cerner ce qui fait de nous des humains et qu’il y a lieu de cultiver pour l’avenir. L’enjeu n’est autre que celui de rester humain.

A quel niveau cette réflexion devrait-elle être menée ?

Ce qui serait dangereux, c’est de laisser la réflexion aux acteurs de la Silicon Valley et de se rendre dépendant d’une nouvelle forme de religion ou idéologie portée par ces acteurs. Je pense que nous avons aujourd’hui une multitude d’outils au sein de notre société pour mener la réflexion à divers niveaux. Encore faut-il avoir conscience des enjeux, en premier lieu parmi les responsables politiques. En France, sans présumer du niveau des élites ailleurs en Europe, on a souvent pu constater un décalage conséquent entre nos politiciens et la réalité. Ils comprennent mal par exemple des changements aussi majeurs que le passage à une économie de l’usage, mouvement qui sous-tend le vaste mouvement de « plateformisation » de nombre de marchés.

Vous dénonciez récemment une forme d’hypocrisie latente…

Oui, la politique a toujours été une mise en scène de la maîtrise des événements, indispensable à la crédibilité de son pouvoir. Mais aujourd’hui la prétention de maîtrise tourne à la farce. Il y a un côté pathétique à prétendre vouloir faire de la France un champion de l’intelligence artificielle alors que l’on est incapable de mobiliser le dixième des budgets des pays asiatiques dans ce domaine. Un peu plus de lucidité et de modestie ne feraient pas de tort. Nous n’avons pas besoin de châteaux en Espagne ou de rodomontades, mais d’une vision courageuse comprenant que l’attractivité des investissements en recherche et la rétention des cerveaux sont par exemple deux conditions sine qua non de la prospérité future.

Par contre, l’Europe, plus que d’autres parties du monde, réglemente pour protéger les citoyens vis-à-vis des dérives liées à l’usage de la technologie…

Oui, la démarche derrière RGPD est intéressante. Tout comme les avancées au niveau de la fiscalité des GAFA. On démontre notre capacité à faire face à ces géants. A tel point que, suite à certaines dérives récentes, même les Etats-Unis regardent nos démarches avec intérêt. RGPD n’est pas exempt de défauts, mais c’est un pas symbolique considérable. D’autres réflexions sur le niveau de transparence dans la livraison des résultats apportés par les moteurs de recherche sont en cours et vont indéniablement dans le bon sens.

Face à la puissance des géants et leurs moyens, les Etats font-ils vraiment le poids ?

Le fait qui peut nous rendre le plus optimiste, c’est que les positions dominantes semblent d’autant plus fragiles qu’elles se gagnent rapidement. Il y a quelques années, Forbes se demandait qui pourrait arrêter Nokia, à l’époque où l’entreprise dominait le monde du mobile. Aujourd’hui, Nokia ne domine plus rien. La technologie va de plus en plus vite. La voiture autonome, par exemple, constitue un paradigme nouveau susceptible de bouleverser les positions actuelles. Et là, pour le coup, l’Europe n’est pour l’instant pas si mal positionnée. Nous n’avons généralement pas à rougir de nos capacités technologiques. Nous péchons plutôt par notre capacité à transformer nos inventions en innovation, c’est-à-dire à faire de nos technologies des activités économiques rentables.

 

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