« Inviter les femmes à évoluer dans les métiers du numérique »

Depuis plus de cinq ans, Women in Digital Empowerment œuvre en faveur d’une plus grande mixité des genres dans les métiers du numérique au Luxembourg. Si les dirigeants d’entreprise semblent avoir pris conscience de l’opportunité d’intégrer plus de femmes au cœur des équipes en charge de la transformation digitale des organisations, le véritable défi reste encore de trouver ces compétences.

Marie-Adélaïde Leclercq-Olhagaray, présidente et cofondatrice & Marina Andrieu, directrice et cofondatrice de WIDE

Depuis plus de cinq ans, Women in Digital Empowerment œuvre en faveur d’une plus grande mixité des genres dans les métiers du numérique au Luxembourg. Si les dirigeants d’entreprise semblent avoir pris conscience de l’opportunité d’intégrer plus de femmes au cœur des équipes en charge de la transformation digitale des organisations, le véritable défi reste encore de trouver ces compétences. Pour cela, il faut inviter les jeunes filles à envisager une carrière scientifique et technique dès l’école et se battre contre des stéréotypes plutôt tenaces. Rencontre avec Marina Andrieu, directrice et cofondatrice de WIDE, et Marie-Adélaïde Leclercq-Olhagaray, présidente et cofondatrice.

Qu’est-ce qui vous a poussé, il y a cinq ans, à développer des initiatives en faveur d’une plus grande mixité dans les métiers du numérique au Luxembourg ?

Marina Andrieu (M.A.) : À l’époque, nous sommes parties du constat d’une sous-représentation des femmes dans les événements du secteur ICT qui se tenaient au Luxembourg. Nous étions dans un rapport 90% d’hommes pour 10% de femmes. L’idée, en créant WIDE, était de pouvoir proposer des événements avec un ratio inverse, c’est-à-dire avec 90% de femmes pour 10% d’hommes. Notre volonté a été d’encourager les filles et les femmes à saisir les opportunités qu’offrent les métiers du numérique et les nouvelles technologies. 

Dans cette perspective, quelles actions menez-vous ?

Marie-Adélaïde Leclercq-Olhagaray (M-A.LO.) : En quelques années, notre organisation a beaucoup évolué. Nous avons commencé par proposer des événements autour de thématiques ICT et numériques, davantage orientés vers les femmes. Nous avons rapidement proposé des formations autour des langages informatiques, sur le codage. Puis nous avons investi sur d’autres thématiques, comme l’éducation des jeunes, afin d’inviter les jeunes filles comme les jeunes garçons, suivant une logique d’égalité, à envisager des filières d’enseignement les emmenant vers les métiers du numérique. Notre programmation chargée est aujourd’hui rythmée par des grands projets européens, coordonnés avec la Commission Européenne, des chantiers menés en accord avec Digital lëtzebuerg, le MEGA, et des acteurs privés comme la BIL. On y trouve encore des événements phares comme Rails Girls, un workshop autour du design et du développement d’applications, ou encore Women in Fintech et Women Founders. La prochaine édition du Rails Girls aura d’ailleurs lieu le 19 octobre. Et une nouvelle édition de Women Founders se tiendra le 27 novembre.

Quelles sont les grandes lignes directrices de votre action ?

M-A.LO. : Pour amener les filles et les femmes à considérer les opportunités liées au numérique, il faut commencer par démystifier l’informatique et la technologie. Pour cela, un des principaux enjeux est de les aider à mieux appréhender des concepts qui peuvent faire peur, principalement en raison du vocabulaire spécifique utilisé. Notre action se décline en trois piliers : les compétences, avec des formations, le développement d’un réseau professionnel, avec des opportunités de networking, et la confiance en soi, avec la possibilité d’échanger avec d’autres femmes qui sont passées par là. 

Est-ce que les femmes sont aujourd’hui mieux représentées dans les métiers de l’ICT et du numérique qu’il y a cinq ans ? 

M-A.LO. : Ce qui a évolué en cinq ans, c’est la prise de conscience des dirigeants et des managers de la nécessité et de l’intérêt d’avoir des équipes intégrant plus de diversité. Beaucoup nous contactent d’ailleurs en disant vouloir recruter des femmes dans leurs équipes et nous demandent de leur envoyer des profils. Même si nous y parvenons parfois, ce n’est pas si simple. Et nous ne sommes pas un acteur du recrutement. La difficulté réside dans le fait que les femmes pouvant faire valoir des compétences en ICT sont encore rares ici. Ce que nous essayons de faire, avec ces dirigeants, c’est d’envisager des plans d’action qui leur permettent, à terme, d’avoir des équipes plus mixtes. 

M.A. : Si l’on s’en tient aux statistiques autour de la place des femmes dans l’IT, on constate que le Luxembourg n’est pas forcément un bon élève. En 2019, selon Eurostat, la proportion de femmes parmi les spécialistes de l’ICT au Luxembourg n’était que 12,5%. À l’échelle de l’Europe, cette proportion est de 17,2%. On peut se réjouir de la prise de conscience des dirigeants. La mauvaise nouvelle, cependant, c’est que les choses ne changent pas. Certes, on trouve de plus en plus de femmes dans des fonctions de business analyst, de project manager ou d’autres dans le domaine du web marketing. Par contre, si l’on rentre dans le dur, au niveau des fonctions plus techniques comme le développement, l’analyse de la donnée, l’intelligence artificielle, la cybersécurité… les femmes sont toujours très peu présentes. 

Comment expliquer cette prise de conscience de la part des dirigeants et cette volonté plus affirmée d’intégrer plus de diversité dans les équipes ?

M.A. : La volonté d’accueillir plus de femmes dans les équipes, et plus généralement d’avoir une plus grande diversité, peut s’expliquer par différentes raisons. D’abord, les métiers du numérique peinent à recruter. En ouvrant davantage leurs équipes aux compétences portées par des femmes, les entreprises cherchent des réponses à la pénurie de compétences ressentie par tous. D’autre part, il y a un enjeu à pouvoir s’appuyer sur diverses sensibilités quand on cherche à proposer un produit ou un service numérique à des utilisateurs. En intégrant plus de diversité, on s’assure davantage que l’on ne va pas passer à côté de quelque chose d’essentiel. Il y a une grande richesse dans la diversité. 

L’enjeu est donc d’inviter les femmes à se former, à acquérir des compétences techniques très demandées. Aujourd’hui, quels sont encore les éléments qui les freinent ?

M-A.LO. : L’image de l’informaticien geek perdure. De nombreux stéréotypes sont encore très ancrés dans les esprits et sont entretenus, consciemment ou non, par les professeurs ou encore les parents. Si bien que les jeunes filles s’orientent encore très peu vers des études en science, en technologie, en ingénierie ou en mathématiques, les STEM comme on les appelle. C’est à ce niveau, principalement, qu’il faut mettre en place des actions, pour inviter les jeunes filles à développer des compétences dans ces matières. Au sein des entreprises, d’autre part, il y a aussi des actions à mettre en œuvre pour accueillir plus facilement des femmes au sein des équipes IT.

Quelles actions peuvent prendre les entreprises dans cette optique ?

M-A.LO. : Les entreprises peuvent s’impliquer, investir avec nous sur l’éducation des jeunes. Mais, plus globalement, il faut opérer des changements culturels, encourager la diversité au niveau des équipes. Il faut promouvoir l’idée que c’est tout à fait normal qu’une femme puisse s’épanouir dans des domaines techniques. C’est un travail de longue haleine mais qui est nécessaire. Il y a aussi lieu, face à la pénurie de talents, de permettre une plus grande mobilité interne, en donnant la possibilité à des employées de se former, d’envisager une reconversion dans les métiers du numérique. Intégrer des équipes IT peut se faire progressivement si l’on dispose de bonnes capacités à évoluer et à s’adapter dans le temps. Il est possible d’évoluer vers d’autres fonctions avec des formations adéquates, de la motivation et de la part des employeurs, une ouverture d’esprit. Cela s’inscrit dans les grands enjeux que connaissent les entreprises en matière d’évolution des compétences, de transformation des métiers. Il faut laisser la possibilité aux femmes de s’affirmer dans ce contexte au milieu des équipes IT. Mais il est important, au départ, de leur en donner l’envie. 

M.A. : Il y aussi de nombreuses petites mesures à prendre pour construire une culture et une ambiance de travail adaptées, pour permettre aux femmes de s’épanouir au cœur des équipes IT. On peut travailler sur le vocabulaire ou les expressions utilisées. En commençant, par exemple, par arrêter de parler des « gars de l’IT ». On sait en outre qu’une femme sera moins craintive si on lui parle de langage informatique plutôt que de programme informatique… C’est un ensemble de petits détails sur lesquels il faut travailler mais qui, in fine, peuvent faire une grande différence. 

Vous dites travailler sur la confiance en soi comme levier de développement des femmes dans les métiers du numérique. En quoi est-ce essentiel ?

M.A. : Beaucoup de dirigeants d’entreprise, constatant la faible proportion de filles s’engageant dans les filières numériques ont pu arriver à la conclusion que, tout simplement, les femmes ne s’y intéressaient pas. L’égalité existe dans la loi. Rien n’empêche une fille de faire de l’IT. Et pourtant, elles n’y vont pas. Ce discours, cependant, ne peut plus être accepté. L’idée est qu’il faut encourager davantage les femmes à y aller, se battre contre les craintes qu’elles peuvent avoir à se lancer. Pour cela, il faut travailler sur la confiance en elles, leur donner les éléments qui vont leur permettre de s’affirmer. Cela passe forcément par l’apprentissage. Mais il faut aussi que d’autres femmes qui ont réussi dans ces métiers puissent les inspirer. Il s’agit des “role models” que nous invitons régulièrement à nos conférences. Il y a aussi une sensibilisation à faire auprès des professeurs eux-mêmes afin qu’ils deviennent acteurs du changement. Nous y travaillons avec notre projet européen Gender4Stem.

Vous encouragez aussi les femmes à entreprendre davantage dans le digital. Les enjeux sont-ils les mêmes ?

M-A.LO : L’entrepreneuriat est aussi une thématique qui nous passionne. En tant que dirigeantes de l’association, nous avons toutes les deux eu l’opportunité de nous engager dans des projets de création et de développement d’entreprise. Quand nous avons créé WIDE, la dimension entrepreneuriale n’était pas forcément au cœur des attentes de la communauté au Luxembourg. Pourtant, le premier atelier que nous avons proposé sur ce thème a été un véritable succès. Alors nous avons continué. Nous avons désormais un programme annuel dédié aux start-up –  le Startup leadership programm – dans lequel nous accompagnons 12 start-up féminines par an. Nous venons de clore la deuxième édition.

M.A. : L’enjeu est en partie le même. L’idée est de donner suffisamment confiance aux femmes, afin qu’elles s’autorisent à le faire, à y aller. C’est un enjeu clé. Une récente étude globale révélait que, de manière générale, à formation équivalente, 40% des hommes et 60% des femmes estiment ne pas avoir les compétences pour entreprendre. De manière générale, les femmes sont moins sûres d’elles. Elles ont tendance à vouloir disposer de toutes les assurances, à être certaines que tout est prêt et parfait avant de se lancer. Or, ce n’est jamais le cas. L’angoisse de ne pas parvenir à gérer vie de famille et vie professionnelle de front est aussi un frein qu’il faut pouvoir lever. 

Quels sont vos projets et ambitions pour les mois à venir ?

M.A. : On a une très forte demande sur l’activité coding, émanant de femmes ayant un emploi ou d’autres, sans travail, dans une phase de reconversion. La volonté est de pouvoir répondre à cette demande en proposant de nouveaux formats comme par exemple notre semaine intensive de coding qui intéresse déjà beaucoup de femmes.

M-A.LO. : Sur le volet entrepreneurial, nous voulons aussi mener des actions pour sensibiliser autour des difficultés rencontrées par les femmes pour accéder au financement de leur start-up. Là encore, il reste du travail à effectuer.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune fille intéressée par une formation puis une carrière dans les métiers du numérique ?

M.A. : D’abord de nous rejoindre à l’un de nos événements, où elle pourra voir qu’elle n’est pas seule. Ensuite, de ne pas se laisser décourager. Elle est certainement la bienvenue dans ces domaines. Il y a beaucoup d’entreprises qui sont prêtes à l’accueillir. Au regard de la faible proportion de femmes dans ces métiers, il y a beaucoup d’environnements où les femmes sont très attendues et seront particulièrement bien accueillies.

M-A.LO. : A une femme qui est déjà dans la vie active et qui souhaite se réorienter vers les métiers du numérique, je lui conseillerais de se former, elle-même ou avec le soutien de son employeur. Surtout, il faut qu’elle s’autorise à aller dans cette direction, qu’elle n’ait pas peur de se rendre à des conférences, à y prendre la parole, à poser des questions. Il ne fait aucun doute qu’il y a une place pour elle dans les métiers du numérique. 

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