Le tour du monde en bateau, en parfaite autonomie énergétique

Grâce à l’hydrogène et au renouvelable, Energy Observer produit, stocke et restitue en toute autonomie l’énergie nécessaire au tour du monde qu’il est occupé à réaliser. Ce bateau unique est un réel laboratoire vivant de la transition écologique qui s’opère. D’escale en escale, il témoigne d’un changement possible. Tout autour du globe, son équipage va à la rencontre des pionniers du développement durable, des porteurs de solutions alternatives pour une planète qui respire. Victorien Erussard, capitaine d’Energy Observer, nous invite à engager le changement tout en regardant vers l’avenir avec optimisme.

Victorien Erussard, capitaine d’Energy Observer ©Energy Observer Productions

Victorien Erussard, pouvez-vous nous présenter ce bateau qui, actuellement, fait le tour du monde sans apport extérieur en énergie ?

VICTORIEN ERUSSARD : Energy Observer est avant tout un laboratoire flottant. C’est un smart grid, qui représente un peu le futur de l’énergie. Il permet de naviguer grâce à une énergie décarbonée, dont la production est décentralisée, gérée grâce aux outils numériques. Il fonctionne au départ des énergies renouvelables, solaire, éolienne, hydrolienne, et intègre à bord la possibilité de produire de l’hydrogène à partir de l’eau de mer. Cet hydrogène, on le produit et on le stocke avec le surplus d’énergie renouvelable disponible, puis on le restitue sous forme d’électricité quand, justement, les sources renouvelables se tarissent. On peut, de cette manière, naviguer en parfaite autonomie. Mais c’est surtout un modèle qui doit pouvoir se décliner à terre, à petite, moyenne et grande échelle dans une perspective de transition énergétique.

Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a conduit à mettre en oeuvre l’aventure Energy Observer ?

V.E. : C’est un double parcours professionnel qui m’a amené à développer Energy Observer. D’une part, je suis officier de la marine marchande et, à ce titre, j’opérais sur de gros navires de croisière. D’autre part, j’étais coureur au large. Je m’investissais dans des compétitions, des courses de bateau, au plus proche des éléments naturels. Lors d’une traversée de l’Atlantique, entre le Brésil et les Îles du Cap-Vert, sur la transat Jacques Vabre, j’ai été confronté à un problème énergétique, en raison d’un générateur diesel défectueux. C’est à partir de ce moment que, plutôt que de me lancer à la chasse aux aventures sportives et aux trophées, j’ai changé de cap et cherché à relever un défi technologique d’intérêt général. En développant ce navire laboratoire, j’avais la volonté de faire évoluer les consciences d’une part et les technologies d’autre part.

En quoi Energy Observer, un bateau autonome en énergie, est-il de nature à transformer notre monde, notre rapport à l’énergie ?

V.E. : Comme je le disais, ce que l’on fait à bord, en tant que producteur et consommateur de notre propre énergie, on peut l’envisager à l’échelle d’un territoire. Et c’est cela qui a particulièrement intéressé les médias, les industriels et le public. L’ambition de départ était de travailler sur l’autonomie énergétique, de concevoir un bateau capable d’aller partout dans le monde sans avoir à faire escale pour se ravitailler en gasoil ou même en hydrogène (en précisant que des stations de ravitaillement en hydrogène n’existent pas à l’heure actuelle). Pour cela, Energy Observer est truffé de technologies. Les nombreuses solutions qui y sont expérimentées, testées et optimisées vont contribuer, au-delà de l’autonomie du bateau, à faire des énergies propres une réalité concrète et accessible à tous.

Dans cette aventure, au-delà de la création de ce bateau, quels ont été les premiers défis à relever ?

V.E. : Quand on part de rien, cela n’est pas évident. D’abord, il faut susciter l’intérêt, celui de partenaires financiers, celui de partenaires industriels prêts à investir dans le volet ‘Recherche et Développement’. Gagner leur confiance, surtout par rapport à ce genre de défi technique, est compliqué au début. Il a donc fallu être fort pour les convaincre. Étape après étape, il faut démontrer une capacité à développer de véritables expériences technologiques, à mobiliser et rassembler autour du projet, ainsi qu’à raconter votre aventure. Au-delà, il faut faire grandir une équipe – nous sommes aujourd’hui 70 personnes à travailler sur ce projet. Cela s’apparente exactement aux défis que doit relever une start-up, pour passer des caps. Aujourd’hui, nous en avons déjà franchi plusieurs, notamment sur ce qui relève de la communication globale autour du projet, mais aussi en matière de maîtrise technique de l’équipe, qui compte désormais une quinzaine d’ingénieurs.

« Il y a une réelle ambition de réduire notre dépendance aux énergies fossiles »

Aujourd’hui, au-delà de l’innovation technologique, Energy Observer poursuit d’autres ambitions. Comment la mission a-t-elle évolué au fil du temps ?

V.E. : Rapidement, nous avons été reconnus comme ambassadeurs de ces technologies alternatives fonctionnant avec de l’hydrogène. Cela nous a donné une certaine légitimité, nous a permis de fédérer un plus grand nombre d’acteurs, de mieux promouvoir et faire adopter l’hydrogène. Au-delà, nous avons cherché à sensibiliser l’ensemble des acteurs autour des enjeux de développement durable et de transition écologique. On a développé Energy Observer Productions et, avec le groupe Canal+, nous avons produit 13 films sur la transition écologique, en mettant notamment en lumière des pionniers du développement durable. A côté de cela, notre Fondation contribue à sensibiliser largement sur le développement durable, à transmettre notre savoir-faire auprès des écoles, des générations futures. Enfin, nous avons lancé une société commerciale dont l’objet est d’accélérer la transition énergétique maritime. Dans le domaine, nous avons en effet constaté qu’il y avait encore beaucoup de présentations Powerpoint mais peu d’actions. Beaucoup de sceptiques ne voyaient rien émerger avant 2050. Nous avons souhaité accélérer tout cela.

De manière générale, comment Energy Observer contribue-t-il à vaincre un certain scepticisme ambiant pour, justement, accélérer la transition ?

V.E. : A l’occasion du tour d’Europe que nous avons réalisé, et qui comprenait 63 escales dans 28 pays, nous avons accueilli de nombreux médias et fait monter à bord de nombreux décideurs : des maires, des présidents de collectivité, des secrétaires d’État, des ministres, des responsables de gouvernement. Sur le bateau, ils ont pu voir, toucher, comprendre ces technologies. Nous avons pu leur montrer comment, concrètement, cela fonctionnait et les perspectives que cela ouvrait. Au-delà, nous sommes intervenus devant la Commission européenne, devant des groupes de députés parlementaires, devant l’organisation maritime internationale ou encore à l’ONU. L’enjeu est de démontrer, de manière tangible, l’opportunité de soutenir l’émergence d’une filière hydrogène mais aussi de soutenir les énergies renouvelables avec lesquelles l’hydrogène fonctionne.

Dans quelle mesure voyez-vous les choses s’accélérer ?

V.E. : A l’échelle internationale, on voit aujourd’hui des États aujourd’hui s’engager dans des plans à la faveur du développement d’une filière hydrogène et d’écosystèmes associés. Plus généralement, s’enclenche une véritable dynamique de transition énergétique. Il y a une réelle ambition, de répondre aux besoins, qui sont de réduire notre dépendance aux énergies fossiles, mais aussi de réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Dans cette transition que vous évoquez, quel sera le rôle de l’hydrogène ?

V.E. : L’hydrogène, face à ces ambitions, se positionne comme le couteau suisse des énergies renouvelables. Il permet de palier l’intermittence du solaire ou de l’éolien, de stocker de l’énergie sur le long terme en grande quantité, de pouvoir facilement la restituer quand on en a besoin, d’assurer une mobilité plus vertueuse, dans le transport ferroviaire, aérien et maritime. Nous sommes fiers de pouvoir contribuer à ce changement, à travers la société EODev notamment. Autre exemple : notre bureau d’ingénierie a accompagné le projet Hynova, qui a permis l’immatriculation, par les affaires maritimes, du premier navire de plaisance fonctionnant à l’hydrogène. On ne parle plus d’un concept ou d’un prototype, mais d’un vrai bateau qui sera suivi par beaucoup d’autres. L’hydrogène, de la même manière, peut être utilisé dans diverses applications industrielles, et notamment dans la métallurgie. A l’horizon 2050, le développement de la technologie doit permettre de réduire de 20 % les émissions et de créer 30 millions d’emplois.

« Au-delà de la maîtrise technique, nous cherchons à sensibiliser autour des enjeux de développement durable et de transition écologique »

L’équipage d’energy observer à Hawaï ©Energy Observer Productions

Éclairer la Tour Eiffel à l’hydrogène, comme vous l’avez fait fin mai, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

V.E. : C’est un acte hautement symbolique, enthousiasmant pour l’avenir. On peut cependant regretter cependant que cela ait déplu à beaucoup de gens pour de mauvaises raisons. Alors que nous y voyions une démonstration spectaculaire d’une alternative possible aux énergies fossiles et aux générateurs diesel encore trop souvent utilisés, d’autres ont cru que l’on s’attaquait au nucléaire. Ce n’était pas l’objet de l’événement. On nous a parlé de rendement, pas suffisamment optimal, alors que l’enjeu était de présenter une alternative à considérer. A la place de la Tour Eiffel, que nous avons choisi d’éclairer parce que nous étions à Paris, nous aurions pu faire cela dans un champ, pour alimenter en énergie un concert, ce que l’on fait habituellement avec des générateurs diesel. La critique n’aurait sans doute pas été la même.

On sait la transition énergétique et écologique nécessaire et urgente. Or, la réponse à cette urgence peine à se traduire en actes. Comment expliquer cette inertie ?

V.E. : Il y a une inertie due aux lobbies. Ils existent autour des énergies fossiles, du nucléaire, des énergies renouvelables. Il y a un jeu malsain qui s’opère dans lequel on cherche à opposer les technologies au lieu d’essayer de les associer afin de répondre aux défis qui se posent à nous. Personnellement, je crois à la création d’une batterie qui soit plus responsable et complémentaire à l’hydrogène. J’espère que l’on trouvera des solutions pour un nucléaire plus propre, moins dangereux. J’espère que la technologie nous aidera à trouver des solutions sécurisées pour la gestion des déchets radioactifs. Aujourd’hui, en opposant les technologies, on occasionne de vrais dégâts, dangereux. On fait l’inverse de ce que l’on devrait faire.

« Lorsqu’on entreprend, il faut le faire pour l’Homme et la planète »

Comment dépasser ces oppositions ?

V.E. : Une des grandes ambitions poursuivies par Energy Observer Foundation est de parvenir à rassembler un grand groupe d’experts et de scientifiques autour de la thématique de l’énergie afin de produire des documents labellisés, certifiés, contrôlés. L’idée est de parvenir à indiquer les voies du changement en s’appuyant sur des références solides, en avançant de vrais chiffres, et de mettre ces documents à la disposition du grand public. Par exemple, aujourd’hui, autour du rendement d’un moteur thermique, on a tendance à ignorer les éléments inhérents à l’extraction de l’énergie ou à sa distribution. Dans le nucléaire, c’est pareil. Pour les batteries aussi, comme pour l’hydrogène. Tout cela génère une confusion qu’il faut pouvoir dépasser.

Quelles grandes leçons pouvons-nous tirer de votre parcours, et en particulier de cette aventure, en matière de conduite du changement ?

V.E. : Que, face à l’exigence ou au besoin de changer, il est important que chacun prenne sa part de responsabilité. Si on parle de la transition écologique, le chantier est tellement important que l’on ne peut pas se permettre de se laisser aller, d’attendre que les choses se fassent. Nous devons tous y investir de notre temps, pour réfléchir à un avenir meilleur, quelle que soit la thématique. C’est à nous de nous prendre en main. Il faut être acteur du changement.

La crise que l’on a traversée constitue-t-elle à vos yeux une opportunité en faveur du changement ?

V.E. : Oui, très certainement. Si elle a occasionné de réels dégâts socio-économiques, cette crise a aussi permis de faire évoluer beaucoup de choses. La dynamique qui prévalait avant la crise relevait du syndrome du Titanic, comme le dit Nicolas Hulot. On savait que ce n’était pas la bonne voie, mais on la prenait quand même, en nous dirigeant frontalement vers l’iceberg. La crise, et la prise de recul qu’elle a permis, a induit de nombreux changements. Bien sûr, on va s’endetter, mais on assiste à une véritable transformation. On ne parle plus aujourd’hui des climatosceptiques. Nous procédons à des investissements énormes, pour faire évoluer les infrastructures en faveur de la transition écologique. Il suffit de regarder le plan Biden, qui prévoit 2000 milliards de dollars pour cela. Sur le plan personnel, les comportements ont changé. On voyage moins si cela n’est pas nécessaire. On a recours au télétravail. Il y a parfois des excès. Et nous ne disposerons peut-être plus des mêmes libertés. Cependant, cette crise constitue un mal pour un bien.

Il y a donc de quoi être optimiste pour l’avenir ?

V.E. : Oui. Les plans de relance mis en oeuvre nous permettent de l’être. Les entreprises, dans ce contexte, sont appelées à se transformer, à mettre en place des politiques RSE, à prendre part à la transition écologique. Cela s’exprime dans tous les secteurs. Au niveau de la métallurgie ou du bâtiment, on s’inscrit dans une approche durable. En matière de mobilité aussi. La neutralité carbone à l’horizon 2050, tout le monde s’y met. Alors, évidemment, il y a des défis qu’il faut relever, en ce qui concerne l’extraction des métaux rares nécessaires à la confection de nouveaux éléments comme les batteries. Pour répondre à ces enjeux, il nous faut devenir bons en économie circulaire, en recyclage. Mais tout cela est mobilisateur et porteur d’opportunités. On voit réellement émerger un monde plus durable. Ce n’était pas forcément évident, quand nous avons débuté notre aventure. Mais aujourd’hui, le mouvement engagé nous conforte dans nos convictions.

Comment cela se met-il en oeuvre concrètement ?

V.E. : Des dizaines de milliers de projets bons pour la planète voient le jour et proposent des alternatives intéressantes à ce que nous connaissons. Ces pionniers du développement durable, que nous rencontrons tout au long de notre tour du monde avec Energy Observer, nous les valorisons au départ de notre plateforme Energy Observer Solutions.

À vos yeux, quelles sont les clés de la réussite de la transition ?

V.E. : Le collectif, qui doit désormais prendre le pas sur l’individualisme. Il est important que nous nous y mettions ensemble. L’individualisme, l’intérêt personnel, est bien trop destructeur.

Arrivée d’Energy Observer à Hawaï ©Energy Observer Productions

 

Quel conseil donneriez-vous à un dirigeant d’entreprise qui souhaite soutenir cette transition ?

V.E. : Aujourd’hui, lorsque l’on entreprend, il est indispensable de le faire pour l’Homme et la planète. Et, surtout, il faut éviter de dérégler quoi que ce soit. Dans cette optique, l’ONU a édicté 17 Objectifs de développement durable. Chaque dirigeant dès lors devrait aligner son projet avec un ou plusieurs de ces objectifs, en faveur de la préservation de la faune, de la protection de la vie aquatique, pour lutter contre la pauvreté, pour plus de justice, pour contribuer à une énergie propre… Si votre projet n’intègre aucun de ces 17 objectifs, mieux vaut ne pas entreprendre. Par contre, s’il répond à 2, 3, 4 d’entre eux, c’est que vous êtes sur la bonne voie.

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