« Évitons que les plateformes digitales ne deviennent les fossoyeurs de nos démocraties »

Lors de la battle-conference WOOP, le 28 mars à Belval, Élodie Vialle, Responsable du Bureau Journalisme & Technologie de l’ONG internationale Reporters sans frontières, évoquera les enjeux liés à préservation de la liberté d’informer à l’ère du numérique. La distribution algorithmique des contenus à travers les plateformes digitales, les nouvelles formes de censure et de propagande, les « fake news » constituent aujourd’hui des menaces majeures pour nos démocraties.

Aujourd’hui, quel est l’impact des technologies sur la liberté de la presse ?

Élodie Vialle, Responsable du Bureau Journalisme & Technologie de l’ONG internationale Reporters sans frontières

Dans le cadre de notre mission de défense de la liberté de la presse et des journalistes, nous devons de plus en plus nous battre contre de nouvelles dérives liées aux usages du numérique, aux nouvelles formes de censures en ligne, aux campagnes de harcèlement orchestrées par des trolls, et nous analysons la manière dont la distribution algorithmique des contenus sur les plateformes impacte le journalisme… Facebook, Google, Twitter sont devenues les architectures du nouvel espace public numérique. Ce sont les principaux lieux d’échange de l’information et de la communication. Considérant cela, nous pensons que ces plateformes doivent être davantage responsables, redevables et transparentes vis-à-vis de leurs utilisateurs.

Ces plateformes, justement, n’ont-elles pas tendance à se réfugier derrière une forme de neutralité ?

Aujourd’hui, ces plateformes sont bien plus que de simples canaux ou des plateformes d’hébergement techniques. Elles ont un pouvoir d’amplification inégalé. À nos yeux, un nouveau statut juridique devrait être défini, entre celui d’hébergeur et d’éditeur de contenu, assorti de nouvelles responsabilités. Ces plateformes doivent répondre de leurs actes devant un organe de régulation indépendant. Nous avons besoin de nouvelles garanties pour protéger la liberté d’informer.

Comment mieux garantir cette liberté à l’ère du numérique ?

RSF plaide pour l’établissement d’un pacte international sur l’information et la démocratie, qui pourrait prendre la forme d’un GIEC de l’information, rassemblant une grande diversité d’acteurs, experts et États, qui auraient la possibilité d’auditer les plateformes. Nous avons aussi lancé une « Journalism Trust Initiative ». L’objectif est de faire converger les standards du journalisme avec des standards technologiques, pour mieux récompenser les médias et journalistes qui fournissent des garanties de transparence, de vérification de l’information et de correction, d’indépendance et de respect des règles déontologiques. Un tel défi constitue une réponse aux problématiques de méfiance du public à l’égard des médias, mais aussi à des préoccupations d’annonceurs qui ne souhaitent pas voir leur marque associée à des discours haineux ou propagandistes.

Est-ce qu’une telle initiative ne risque pas de se heurter à des discours populistes décriant un déni de la liberté d’expression ?

Cet exercice inédit est, au contraire, salutaire. Sur Internet, la défense de la liberté d’expression est de plus en plus utilisée contre la liberté d’information, généralement par des armées de trolls quand ce ne sont pas des robots qui propagent largement des messages haineux ou de fausses informations. Si le web est effectivement un formidable espace de liberté, les voix indépendantes y sont aussi de plus en plus attaquées par les prédateurs de la liberté de la presse.

Autrement dit, la liberté d’informer et de bien informer doit être mieux valorisée face aux puissants, aux états, ceux qui disposent de ressources considérables et qui ont davantage les moyens de faire valoir aujourd’hui leurs intérêts à travers les espaces numériques…

Oui. Et c’est un enjeu clé pour nos démocraties. Il faut que Facebook, par exemple, prenne en compte les grands principes journalistiques. Il est impératif qu’un tel acteur, avec un pouvoir considérable, change de posture. Ses dirigeants ont trop souvent joué les apprentis sorciers, avec des dommages collatéraux considérables pour nos démocraties. On peut citer l’ingérence russe lors de l’élection de Trump, la propagation de messages haineux contre les Rohingyas par des hauts-gradés du régime birman… Aujourd’hui, nous devons mettre en place de nouveaux outils pour que ces plateformes ne deviennent pas les fossoyeurs de nos démocraties.

 

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