L’intelligence artificielle se fait mélomane

AIVA est l’un des premiers algorithmes au monde à composer des œuvres musicales originales. Née d’une start-up luxembourgeoise, cette intelligence artificielle est particulièrement prometteuse.

Pierre Barreau, CEO d’AIVA et son équipe

AIVA est l’un des premiers algorithmes au monde à composer des œuvres musicales originales. Née d’une start-up luxembourgeoise, cette intelligence artificielle est particulièrement prometteuse. Elle permet aujourd’hui à l’humain d’envisager son processus de création d’une toute autre manière afin de répondre à un besoin grandissant d’œuvres originales. –Article paru dans l’ITnation Mag Hiver 2017 

Dans le domaine de la composition musicale, les robots pourraient-ils rivaliser avec le génie créateur humain ? Je ne vous parle pas ici des Daft Punk. Certes, le duo électronique français s’est habilement dissimulé derrière d’extraordinaires personnages humanoïdes et certains vont jusqu’à déceler dans leur œuvre l’épopée de droïdes nourrissant le désir de devenir humains… Mais aussi beau soit le déguisement, il ne leurre personne (espérons-le). En tout cas pas au point de les faire passer pour de véritables robots.

Apprendre à composer

Par contre, AIVA, une intelligence artificielle mise au point par une start-up luxembourgeoise, n’a d’humain que ses concepteurs. Et c’est en parfaite autonomie que cet algorithme analyse les œuvres des grands compositeurs de notre ère, pour à son tour composer des œuvres originales. « AIVA a appris la musique au départ de 15.000 partitions classiques. En recourant au deep learning, notre intelligence artificielle a analysé toutes ces œuvres pour y déceler des règles musicales et des structures, lui permettant à son tour de composer de nouvelles œuvres », explique Pierre Barreau, jeune Français, mélomane, musicien et CEO d’AIVA. L’algorithme apprend donc, petit à petit. « Il faut bien reconnaître que les premières compositions n’étaient pas terribles. Au départ, on a une boîte noire, qui apprend seule.
Elle va par exemple considérer le rythme, mais pas la tonalité ou la mélodie. Nous sommes là pour aguiller son apprentissage, en modifiant les réseaux neuronaux. Notre rôle est de lui apprendre à mieux apprendre. L’algorithme s’entraîne comme il veut, tant que ce qu’il produit nous convient.»

Assister la création artistique

Cela fait près de deux ans qu’AIVA s’entraîne sous la supervision de l’équipe de la start-up. En juin dernier, une de ses compositions était jouée à la Philharmonie, à l’occasion de la fête nationale. Il s’agissait d’une commande du gouvernement luxembourgeois qui, au passage, a suscité l’indignation de la Fédération luxembourgeoise des auteurs et compositeurs (FLAC). « Nous avons depuis lors été à la rencontre des auteurs, pour leur expliquer la démarche. On peut comprendre la première réaction, choquée. Mais une fois que l’on explique qu’une intelligence artificielle n’a pas pour vocation de le prendre la place des auteurs, mais de permettre à des musiciens ou des compositeurs d’être plus productifs, cela passe mieux. L’usage fait de la technologie peut être appréhendée de manière positive, explique Pierre Barreau. Nous sommes nous-mêmes musiciens et l’idée, derrière AIVA, n’est certainement pas de brader des compositions, mais de proposer de nouvelles démarches de création. »

Donner à apprendre, selon ses désirs

AIVA, dès ses débuts, a proposé des compositions pour piano solo. Cependant, AIVA a récemment montré des premiers résultats concluant sur la composition pour orchestre. « Le plus dur, pour un compositeur, est de partir d’une feuille blanche. La première idée n’est pas toujours la meilleure. Avec la technologie, il peut s’appuyer sur une base pour être plus productif sur le processus de composition et consacrer plus de temps sur l’orchestration et la production, pour faire la différence », poursuit Pierre Barreau. Selon ce que l’on donne à l’algorithme en entrée, des compositions classiques, rock, folk ou encore jazz, les œuvres d’AIVA vont évoluer. De sorte que l’être humain, selon ses choix et la manière dont il supervise l’intelligence, va orienter sa production. « Le métier change. Demain, les compositeurs seront également des superviseurs, ce qui n’enlève rien à leur talent ou à leur oreille.

Mais ils pourront accompagner les besoins en œuvre originales autrement », assure Pierre Barreau, pour qui automatiser l’ensemble d’un processus de production musicale n’aurait pas vraiment de sens. Enfin, derrière chacune des compositions, il y a toujours un travail d’enregistrement à effectuer. Pour l’œuvre jouée le 23 juin, la start-up a travaillé avec un orchestre et une chorale, qui ont donné vie à la composition.
AIVA évolue. Ses géniteurs l’enrichissent actuellement d’un module lui permettant d’optimiser son taux d’erreur. L’algorithme peut lui-même évalué, selon divers critères, si sa composition va correspondre ou non aux attentes. « AIVA, selon une approche comparable au test de Turing, est capable d’écouter ses propres morceaux et de distinguer elle-même une œuvre de qualité d’une autre. On peut de cette manière optimiser le rendement, ou se prémunir d’un risque de plagiat qui pourrait découler d’un entraînement sur un nombre trop limité de compositions », précise Pierre Barreau.

Cinéma, jeux vidéo, publicité…

Derrière ces développements remarquables, la volonté est de répondre à des besoins grandissant en compositions originales, émanant notamment de la production cinématographique, de la publicité, des concepteurs de jeux vidéo ou pour animer des événements. « Nous travaillons sur
divers projets dans ce sens. Nos clients sont variés et internationaux. Un jeu vidéo, par exemple, peut durer des centaines d’heures. AIVA peut permettre d’éviter de proposer une bande son qui tourne en boucle. L’intelligence artificielle peut même proposer des compositions qui tiendront compte de l’intensité du jeu, travailler sur l’émotion », précise le CEO d’AIVA. La demande est telle qu’il serait tout simplement difficile pour des compositeurs d’y répondre… L’équipe d’AIVA a récemment accompagné une chanteuse POP dans la composition de morceaux, au départ de partition rock, blues, jazz mais aussi symphonique. « A notre grande surprise, AIVA a proposé des compositions très minimalistes, alors qu’on aurait pu s’attendre à tout autre chose », poursuit le CEO.
L’intelligence artificielle permet d’appréhender de nouveaux processus de création, sans pour autant se passer de l’intervention humaine. L’idée n’est pas de remplacer les artistes, mais bien de les soulager au besoin. Les Daft Punk peuvent dormir sur leurs deux casques. Ils ont encore de beaux jours devant eux.