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NEWB, la coopérative belge qui veut changer la banque pour de bon

À l’automne dernier, NEWB a mobilisé 76.000 nouveaux coopérateurs à investir 35 millions d’euros dans son projet de banque coopérative, citoyenne et durable. Cet incroyable succès a conduit à l’obtention une licence bancaire et à la construction effective de cette « autre banque » dans un secteur en proie à d’intenses transformations. 

September 4, 2020

« Changeons la banque pour de bon. » C’est autour de ce slogan que NEWB, une société coopérative qui nourrit le projet de créer une banque citoyenne, éthique et durable en Belgique, a mené une campagne de souscription auprès des citoyens qui n’a laissé personne indifférent. Pour que cette banque puisse voir le jour, elle devait réunir 30 millions d’euros en un mois, entre le 25 octobre et le 27 novembre derniers, en faisant appel aux citoyens. Ceux-ci ont massivement répondu présent, malgré les risques que représentait l’investissement. Sur la durée de la campagne de capitalisation, le projet a séduit plus de 70.000 nouveaux coopérateurs et a réuni la somme de 35 millions d’euros. Le succès s’est avéré être au-delà de toute attente. De quoi surprendre les acteurs du secteur et même les observateurs qui, pendant un moment, ont regardé le projet avec amusement. Depuis lors, NEWB a obtenu sa licence bancaire et est occupé à construire sa banque d’un genre nouveau. Mais au fait, c’est quoi cette banque éthique et durable que propose NEWB ? Tom Olinger, l’actuel CEO de NEWB (un natif du Luxembourg), a accepté de nous répondre. 

« Ce projet s’est construit en réaction de la crise financière qui s’est étendue de 2007 à 2012, explique-t-il. En Belgique, les trois banques principales ont dû être soutenues par l’État. Et même les quatre, ING ayant de son côté bénéficié de l’aide des Pays-Bas. Un véritable cataclysme, conséquence de l’engagement des acteurs bancaires dans des produits et des opérations qu’ils comprenaient mal et qui ont conduit à la crise. » 

Sur base de ce constat, comment est né NEWB ?

Un mouvement a été initié, en faveur d’une autre banque, qui est prudente, qui remplit un rôle social, qui mesure ses risques et, surtout, qui appartient à ses citoyens. La première idée s’inscrit en réaction positive à la crise. La volonté a été de revenir au rôle traditionnel de la banque, qui s’articule autour de trois activités : la conservation de l’argent des clients, l’organisation des moyens de paiement et le financement par l’octroi de crédit. Il s’agissait de créer une banque proche de ses clients, qui puisse agir localement. On ne va pas financer des clients que l’on ne connaît pas, mais des acteurs proches de nous, pour irriguer l’économie locale. 

Les aspects environnementaux, de durabilité, n’étaient-ils pas présents au départ ?

Ils ont rapidement émergé dans la mesure où lorsque l’on agit localement, dans une dynamique participative et citoyenne, les thématiques qui préoccupent la population entrent rapidement en ligne de compte. Or, aujourd’hui, les préoccupations environnementales, en Belgique, poussent les jeunes et les moins jeunes à s’exprimer dans la rue. Avec la dynamique qui nous anime, la banque a rapidement englobé des problématiques sociétales qui nous paraissent aujourd’hui essentielles. Notre modèle s’est construit en considérant tous ces enjeux.

La transition écologique, économique, solidaire est au cœur des débats aujourd’hui. Comment cela se traduit-il au niveau de votre modèle ? 

Notre modèle est le même depuis le début. Et de manière cohérente, il constitue une réponse à ces aspirations à une transition économique et solidaire formulées par beaucoup. Cela se traduit par une certaine sobriété, en opposition à certaines pratiques du monde bancaire, dans le mode de fonctionnement de la banque. Par exemple, nous avons dit non à l’octroi de bonus, qu’ils dépendant du résultat ou pas. L’écart salarial au sein de notre organisation, entre le plus faible et le plus élevé, doit se maintenir dans un rapport de 1 à 5. Les employés et les dirigeants de NEWB ne bénéficient pas de voitures de fonction. Les résultats de notre banque, dès lors, profitent directement à nos coopérateurs, qui sont aussi nos clients. Pour ce qui concerne les recrutements, nous avons constaté que, autour de valeurs et d’une vision forte, nous pouvons rassembler des personnes talentueuses pour faire avancer le projet, des gens motivés par le fait de prendre part au changement. De ce fait, nous sommes moins dans une course à la rentabilité. Notre souhait, aujourd’hui, est de démontrer que ce modèle est viable, rentable. 

Que disent vos projections ? 

On vient de commencer. Nous avons obtenu la licence le 31 janvier. Nous pensons pouvoir ouvrir effectivement la banque dans le courant de l’année. Nous avons fait de nombreuses projections, tenant compte de nombreux facteurs. Mais, de manière générale, nous espérons être rentable au terme d’une période de cinq ans. 

Un des facteurs essentiels sera de rassembler une masse critique de clients…

Oui, mais ce n’est pas le seul. Il faut pouvoir proposer des services au juste prix. Et la sobriété de l’organisation est un élément essentiel du modèle. Dans tout ce que nous envisageons, nous cherchons à aller au plus simple, au niveau des processus, des produits, de l’organisation. Alors que la plupart des banques proposent quatre ou cinq types de comptes courants différents, nous n’en proposerons qu’un seul. Nous n’offrirons qu’une carte de paiement. En faisant cela, nous simplifions aussi la gestion de l’informatique et rendons l’expérience utilisateur plus fluide. 

La simplification, l’expérience utilisateur… Ce sont des concepts qui relèvent aussi largement du monde de la fintech.

Tout à fait. Et pour avoir échangé avec des acteurs de la fintech, je peux dire que nous partageons beaucoup de points communs. Nous sommes quelque part entre une fintech et une neo-bank. Certains nous ont qualifiés de finlowtech, qui veut proposer une offre simple, claire, cohérente. La complexité constitue un facteur de coûts important pour les banques traditionnelles, dans la mesure où elle rend difficile le maintien des systèmes et leur évolution. Cela pèse sur les coûts structurels des acteurs du secteur et freine leur transformation. Pour créer une banque qui répond aux nouvelles aspirations des clients, c’est plus facile de créer à partir de rien. Si l’on parle de fintech, notre projet comprend aussi une dimension digitale importante dans notre modèle. Nous voulons que nos services et produits soient accessibles, pratiques. Nous travaillons par exemple intensément pour que, à l’ouverture des comptes, l’on-boarding des clients puisse se faire en ligne, le plus rapidement possible. 

La campagne de capitalisation de l’automne dernier a constitué un tournant essentiel pour la concrétisation de votre projet. Qu’est-ce que cette mobilisation populaire – plus de 70.000 nouveaux coopérateurs investissant 35 millions d’euros – révèle à vos yeux ?

Que 1 % de la population belge souhaite une banque telle que NEWB et, plus que cela, contribue à sa concrétisation en y plaçant de l’argent. Aujourd’hui, notre banque compte 110.000 coopérateurs. 76.000 nous ont rejoints à l’automne dernier. Cela exprime une demande pour une autre banque. C’est aussi pour nous un signal que ces personnes ont envie de devenir client de la banque. C’est rassurant pour l’avenir. Cela a aussi été déterminant pour l’autorité de contrôle dans l’octroi de la licence. 

La création de cette banque s’inscrit dans un contexte difficile. La tendance est plus à la consolidation des acteurs bancaires qu’à la création de nouvelles structures. Quel regard les acteurs du marché portent-ils sur votre initiative ?

Il faudrait leur poser la question à eux. De notre côté, nous avons un projet que nous défendons. Il se construit petit à petit, étape après étape. C’est une aventure collective extraordinaire. Il y a évidemment eu des moments de doute, des difficultés, au cœur de la campagne de capitalisation ou pour convaincre l’autorité. Mais nous les surmontons. Nous n’avons jamais été découragés. De manière générale, on peut vous faire deux types de reproches. Ceux qui concernent ce que vous avez réalisé et qu’il faut pouvoir entendre. Puis ceux relatifs aux choses que vous n’avez pas encore faites et qui doivent vous motiver à avancer. 

Le modèle coopératif bancaire n’est pas nouveau. Au Luxembourg, il est principalement incarné par Raiffeisen. Comment se traduit-il chez vous ?

Il existe beaucoup de banques coopératives en Europe, sous diverses formes. Au sein de NEWB, nous sommes très attachés à la démocratie directe. Les coopérateurs sont les propriétaires de la banque et peuvent s’exprimer directement, en assemblée générale sur l’avenir de NEWB, par vote à main levée, à bulletin secret si la décision concerne des personnes ou lors d’enquêtes sur des décisions relatives à la tarification des moyens de paiement, du compte à vue, des retraits au guichet. De cette manière, on ne s’inscrit pas dans une course au profit, en cherchant à vendre un produit trop cher. Le bénéfice retournerait de toute façon dans la poche du client-coopérateur. L’argent récolté sert donc avant tout à garantir la stabilité et la pérennité de la banque, en rassemblant suffisamment de fonds propres. 

Votre banque se veut éthique et durable… Comment s’assure-t-on que l’argent prêté sera bien utilisé pour soutenir des projets environnementaux par exemple ?

Quand on lance une banque, on ne peut pas mettre sur le marché trop de produits en même temps. Nous n’en proposerons que cinq ou six dans un premier temps : un compte courant associé à une carte de paiement, un livret non rémunéré, des solutions de crédit. Chacun de ces produits aura sa déclinaison, l’une pour les particuliers, l’autre pour les clients professionnels. Au niveau des crédits, ils serviront le financement de projets bien déterminés, comme la rénovation énergétique des bâtiments, la mobilité douce, la production individuelle d’énergie propre par l’installation de panneaux solaires ou de pompes à chaleur. Comme évoqué, on ne finance que ce que l’on connaît, à l’échelon local. Cela nous permet de rester cohérents avec nos principes et valeurs. Au niveau du portefeuille financier, la gestion du bilan exigeant un équilibre entre liquidités et investissements dans des actifs, nous nous tournons vers des titres sûrs, comme des emprunts d’État, répondant à des critères éthiques et durables élevés. 

Les initiatives en faveur d’une banque et d’une finance plus durables, plus responsables, se multiplient ces dernières années. Quel est votre regard sur ces tendances ?

Que les activités bancaires éthiques, durables et citoyennes s’élargissent est une bonne nouvelle. Que NEWB soit seul serait problématique. Nous nous réjouissons. Et plus cette approche de la finance grandira, plus elle séduira les citoyens, mieux nous nous porterons. C’est le signe d’une demande grandissante pour des approches plus responsables, pour davantage de justice sociale. Toute évolution qui va dans ce sens est bonne à prendre. Cependant, je ne me fais pas d’illusion non plus. Il ne faut pas essayer de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. À travers ces initiatives, il y a aussi beaucoup de greenwashing. 

Quel est votre point de vue sur les initiatives européennes qui cherchent à réorienter l’épargne et les investissements au service de la transition écologique et solidaire ?

Nous allons au-devant de changements importants. Les autorités de contrôle en ont pris conscience et s’en occupent. Cela se traduit par exemple par la prise en considération d’actifs échoués, qui présentent des risques plus importants en raison d’évolutions réglementaires ou sociétales, en lien avec cette transition environnementale au cœur du bilan des banques. 

Si je comprends bien, des banques qui ont investi dans des plateformes pétrolières, par exemple, s’exposent à des risques accrus si les règlements nous poussent soudainement à nous détourner des combustibles fossiles ?

C’est cela. Cela peut paraître simple, en se disant que les banques doivent se tourner vers une clientèle soutenant des activités éthiques, durables. D’autre part, mettre en fin à des relations commerciales historiques ou expliquer à un client rentable qu’on renonce à le servir en raison de ces risques exige beaucoup de courage. C’est complexe. Beaucoup de bonnes ou mauvaises raisons nous poussent à ne pas changer. Faut-il attendre qu’un produit de substitution voie le jour pour interdire l’utilisation du glyphosate ? La réaction des autorités nous fait dire que pour faire bouger les lignes, il faut de la contrainte et du courage. Ce que nous essayons de montrer, avec notre projet, c’est que lorsque l’on se place volontairement au pied du mur, comme nous y étions à l’automne dernier, des solutions émergent et l’on parvient à faire bouger les choses pour atteindre ses objectifs.

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