« Parvenir à développer des immeubles, des quartiers et des villes résilientes et autonomes »

Bruno Renders, directeur général du Conseil de Développement Economique de la Construction et administrateur de l'IFSB et de NeoBuild, le pôle d’innovation technologique de la construction durable du Luxembourg, est un observateur actif de la manière avec laquelle la ville est appelée à évoluer. Pour lui, l’immobilier et l’espace urbain sont invités à jouer un rôle plus actif dans la ville, en intégrant de nouvelles fonctions nobles. Au sein de nos métropoles, les secteurs doivent se décloisonner pour permettre une gestion des ressources plus décentralisée.

Bruno Renders, directeur général du Conseil de Développement Economique de la Construction et administrateur de l’IFSB et de NeoBuild

Pour répondre aux nombreux défis de société, entre densification de la population, enjeux environnementaux et sociaux, mobilité… l’espace urbain doit s’adapter, se concevoir autrement. Si vous aviez la possibilité de changer la ville, par quoi commenceriez-vous ?

Un des préalables pour transformer les espaces urbains et construire la ville de demain réside dans notre capacité à remettre en question les règles dans lesquelles s’inscrivent les projets d’aménagement et qui sont tous issus de processus très anciens, certains remontant à Napoléon. Aujourd’hui, le cadre dans lequel la ville est appelée à se développer est devenu obsolète. Je pense qu’il faudrait introduire une forme de flexibilité et de souplesse qui permettrait de plus facilement envisager les espaces urbains de demain.

Ce cadre ne permet-il pas de planifier en cohérence les développements à venir ?

Bien évidemment, nous avons besoin d’un cadre et de normes qui garantissent une certaine cohérence, veillent au respect des enjeux environnementaux et facilitent l’acceptabilité des développements. Toutefois, tout cela ne devrait pas interdire une certaine flexibilité. Si par exemple les habitants d’un quartier se déclarent favorables à un développement particulier, comme l’installation d’une éolienne par exemple, parce qu’il s’inscrit dans une logique cohérente, pourquoi ne pourrait-on pas l’envisager, quitte à sortir des règles établies ? 

Le problème est que la réglementation actuelle, si elle permet un peu de mixité de fonctions, entre logements, bureaux et commerces, rend impossible toute approche plus créative ou innovante, qui sort du cadre. Introduire une façade végétalisée, envisager un bardage en métal ou composé de panneaux photovoltaïques, considérant la manière avec laquelle le règlement des bâtisses est appliqué, n’est en rien évident. Si ce n’est pas interdit, le fait que de telles innovations ne soient pas envisagées dans le règlement rend leur mise en œuvre difficile, voire impossible. Or, l’émergence de la ville du futur, si l’on veut y intégrer des circuits courts, renforcer sa résilience et son autonomie, impliquera de pouvoir disposer de plus de flexibilité. 

« L’émergence de la ville du futur implique de pouvoir disposer de plus de flexibilité. » 

Comment planifier le développement de la ville de demain ?

Au-delà d’une nécessaire adaptation des règles, sans quoi l’on se heurte en permanence à des murs administratifs, il faut parvenir à planifier avec davantage d’agilité. Au départ d’une vision claire, en considérant les grandes tendances, il est possible d’envisager un développement plus dynamique, qui laisse la possibilité de s’adapter en permanence et d’explorer de nouvelles possibilités tout en travaillant de manière continue sur l’acceptation des développements à venir. Nous devons nous accorder des espaces de liberté pour envisager les diverses possibilités. Le monde change de plus en plus rapidement. Planifier à quarante ans, dans un cadre rigide, ne permet plus de répondre aux enjeux. 

Quelles sont, selon vous, les grandes tendances qui sous-tendent le développement urbain ?

La ville a longtemps été envisagée comme un espace principalement minéral, constitué de pierre, de verre et d’acier. Dans les développements, encore actuellement, on néglige l’importance d’y introduire du vivant, de la végétation. Le confinement récent a révélé plus encore l’importance des éléments naturels, de la présence du végétal au cœur des villes. Une des grandes tendances résidera dans le verdissement des villes. Au-delà de sa contribution à la création d’espaces où l’on se sent mieux, le végétal participe à l’amélioration de la qualité de l’air ou encore à la régulation de la température des bâtiments. L’introduction des plantes à l’échelle des bâtiments permet de leur associer d’autres fonctions, que j’appelle les fonctions nobles. C’est à mon avis une autre tendance majeure pour les années à venir. 

« L’idée est de considérer chaque immeuble ou quartier comme une plateforme technique pouvant servir à produire de l’énergie, à la stocker et à la redistribuer. »

Comment définissez-vous les fonctions nobles d’un bâtiment ?

Depuis plusieurs années, d’importants efforts sont consentis pour concevoir des immeubles neutres au niveau carbone, et même des biens immobiliers à énergie positive. Mais on peut aller plus loin. L’idée, avec les fonctions nobles, est de considérer chaque immeuble ou quartier comme une plateforme technique pouvant servir à produire de l’énergie, à la stocker et à la redistribuer. En intégrant des éléments végétaux, en façade ou en toiture, il peut contribuer à la purification de l’air. Un immeuble ou un espace urbain peut aussi accueillir des cultures de légumes ou d’autres denrées alimentaires. Il est dès à présent possible d’envisager l’immobilier autrement, en le mettant au service d’une approche écologique et durable. Le Luxembourg est d’ailleurs l’un des premiers pays à s’être doté d’une stratégie de développement de l’urban farming. Ce n’est toutefois qu’une des fonctions nobles qui peuvent être envisagées à l’échelle d’un bâtiment ou d’un quartier.  

« Le Luxembourg est l’un des premiers pays à s’être doté d’une stratégie de développement de l’urban farming. »

Comment envisager le développement d’un immobilier ou d’un urbanisme multifonctionnel ?

Au Luxembourg, au regard de la dynamique de marché et de la taille du pays, il y a de réelles opportunités à explorer ces possibilités. Le pays a régulièrement démontré sa capacité à se transformer, à s’adapter. Plutôt que de considérer les contraintes et les difficultés, c’est en rassemblant les acteurs avec pragmatisme autour de ce qu’il est possible de faire que l’on peut avancer. J’ai déjà évoqué l’importance de disposer d’un cadre réglementaire plus flexible. Aujourd’hui, les normes environnementales et la réglementation peuvent pousser les acteurs à mettre en œuvre de nouvelles approches d’optimisation de la gestion de l’énergie. Je pense qu’il est aussi important d’inciter les promoteurs à aller de l’avant, à envisager des modèles qui vont plus loin que ce qui leur est imposé.

Par exemple, qu’est-ce que les promoteurs immobiliers pourraient mettre en œuvre aujourd’hui ?

Prenons la problématique de l’eau, une ressource aujourd’hui mise sous pression au Luxembourg en raison notamment d’une forte densification de la population. Lors de la conception d’un nouveau quartier, on pourrait très bien imaginer des modèles de gestion de l’eau décentralisée, avec l’intégration en son sein d’une unité de traitement ou de recyclage. On peut récupérer l’eau usée, la traiter ou la recycler et la réinjecter dans des circuits qui pourront servir à des usages non-alimentaires. De cette manière, on peut réduire considérablement la pression sur la ressource, l’eau destinée à l’alimentation ne représentant qu’une fraction minime de la consommation globale. Ces logiques de production, de gestion et de valorisation décentralisées des ressources correspondent à ce qui est prôné par Rifkin. Le principe s’applique à l’énergie ou à l’approvisionnement alimentaire. L’enjeu est de parvenir à développer des biens immobiliers, des quartiers et des villes plus résilientes et plus autonomes. C’est un pas vers l’économie circulaire. 

Comment inciter les acteurs à s’engager dans cette voie ? Quel intérêt auraient-ils à mettre en œuvre une gestion circulaire de l’eau à l’échelle d’un bien ou d’un quartier ?

Pour initier le mouvement, je pense qu’il est important de proposer des incitants fiscaux, non seulement à l’investissement, par exemple pour l’installation d’une unité de recyclage de l’eau au niveau d’un quartier, mais aussi à l’usage. En s’inscrivant dans une telle démarche, en intégrant de telles fonctions à leur projet, les acteurs de l’immobilier secondent la collectivité dans la gestion des ressources. Ils prennent le relais des services publics actuels. Il n’est pas inconcevable qu’ils puissent être rémunérés pour cela d’une manière ou d’une autre. 

Au-delà, il y a des intérêts à s’inscrire dans une telle démarche, avec des logiques de revalorisation des ressources en énergie par exemple ou en culture maraichère. Si l’on développe une vision à plus long terme de nouveaux modèles peuvent être envisagés, de nouvelles filières peuvent naître. Mais pour cela, il faut parvenir à décloisonner les secteurs, créer de nouveaux espaces d’échange entre des acteurs qui aujourd’hui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Un cultivateur devrait pouvoir discuter avec un promoteur et le commerce local pour, par exemple, envisager de produire des légumes qui pourront être vendus dans l’épicerie du coin.

C’est toute la société, dès lors, qui doit se réinventer à travers la ville ? 

En intégrant les fonctions, en décloisonnant les secteurs, l’immobilier et l’espace urbain opèrent un mouvement du passif vers l’actif. Autrement dit, tous ces éléments qui aujourd’hui sont largement inertes vont avoir un rôle plus actif à jouer. Ils seront mis au service de la production, de la distribution et du stockage de l’énergie, de la purification de l’eau ou de l’air, de la régulation de la chaleur, de l’approvisionnement en denrée essentielle. 

On passe d’un système aujourd’hui très centralisé à des logiques de gestion décentralisées. Tout cela permet d’envisager le monde autrement et de considérer de nouveaux moyens de répondre aux enjeux actuels et à venir. La crise sanitaire, par exemple, a mis en exergue l’importance qu’accorde le consommateur à l’origine des produits qu’il consomme. Est-il nécessaire qu’une tomate soit acheminée du sud de l’Europe pour être consommée alors qu’elle pourrait être cultivée juste à côté en contribuant à récupérer le CO2 émis localement ? 

Encore faut-il que la tomate cultivée au cœur de la ville soit compétitive… 

C’est une bonne remarque. On peut se demander, au regard des enjeux, s’il est toujours opportun d’acheminer en toute saison des tomates depuis l’Espagne ou des fraises d’Israël ? Aujourd’hui, ces filières d’approvisionnement sont privilégiées parce que le principal et quasi-unique critère considéré est le coût financier lié à la production et l’approvisionnement. Un des défis, pour les années à venir, sera notamment de faire évoluer les modèles pour favoriser des productions locales, plus respectueuses des ressources naturelles et de l’environnement. Dans une logique de transition, l’intégration du coût environnemental aux produits que nous achetons constitue aussi une piste de réflexion sur laquelle travailler. Je suis persuadé que si l’on va dans cette direction, la culture urbaine, en hydroponie sur le toit d’un immeuble, pourrait à l’avenir être compétitive.

La ville de demain sera-t-elle celle de l’économie du partage ? 

Très certainement. La démarche de décentralisation et l’intégration conduisen à cela. Au cœur de ces quartiers, par ailleurs, il est intéressant d’envisager le développement de services partagés. La mise en œuvre d’un réseau de chaleur commun, alimenté en carburant de synthèse produit au départ du CO2 récupéré, pourrait demain remplacer les chaudières individuelles. Pourquoi ne pourrait-on pas imaginer de mettre en œuvre un réseau wifi public de qualité plutôt que de laisser chacun se doter de sa propre box internet. Il faut s’inscrire davantage dans une logique de services en repensant les divers usages associés à la propriété de chacun. Cela concerne la connectivité, la mobilité, l’énergie… Les possibilités sont nombreuses.