Une mobilité à repenser

S’il veut rester compétitif, répondre aux enjeux climatiques et préserver le bien-être de ses résidents et travailleurs, le Luxembourg doit, dès à présent, répondre à un défi majeur : celui de la mobilité. Cela ne pourra se faire sans la bonne volonté et l’implication de chacun. 

Embouteillages sur les routes, transports en commun bondés, grèves sur le réseau ferroviaire aux frontières… Ces situations, chaque travailleur luxembourgeois y a déjà été confronté. Et pour cause, la mobilité au Grand-Duché constitue une problématique majeure. 

« Sur certains axes, à certaines heures, on est aujourd’hui proche de la thrombose. » – Vincent Hein, économiste à la Fondation IDEA

Preuve en est, selon le TomTom Traffic Index, qui mesure la congestion routière dans le monde, le niveau d’embouteillage dans le pays atteignait 36 % en 2019. En d’autres termes, il fallait en moyenne 36 % de temps en plus, par rapport à la durée théorique, pour parcourir un trajet en voiture dans le pays. Un chiffre en augmentation de 3 % au regard de l’année précédente. Mais il ne s’agit là que d’une moyenne, calculée sur base du trafic 24h/24 et 7j/7. Si l’on se penche un peu plus sur les données disponibles, on constate sans grande surprise que cette congestion est encore bien plus forte certains jours, à certaines heures. Le mardi, le mercredi et le jeudi, entre 8h et 9h, il faut en moyenne plus de 70 % de temps supplémentaire pour effectuer un trajet en voiture. En fin de journée, entre 17h et 18h, ce chiffre culmine à 74 % le mardi et le jeudi. Pour faire plus simple, un déplacement qui doit normalement durer 30 minutes lorsque le trafic est fluide vous prend un peu plus de 52 minutes durant ce créneau. Sur une année, ce sont ainsi pas moins de 6 jours et 19 heures qui seraient perdus dans les embouteillages. 

Avec ces résultats peu glorieux, Luxembourg se classe en 53e position sur 416 des aires urbaines les plus congestionnées au monde et analysées par TomTom. Notre pays a gravi 11 échelons par rapport à l’année précédente, et côtoie désormais des métropoles telles que New York, Beijing, Osaka ou encore San Francisco. 

Les frontaliers, un faux problème ?

Souvent, les soucis de mobilité au Luxembourg sont attribués aux travailleurs frontaliers, qui représentent un peu plus de 45 % des salariés du pays. Effectivement, ceux-ci sont de plus en plus nombreux chaque jour – en moyenne 133 par semaine depuis cinq ans, ce qui explique les embouteillages croissants sur les routes. En partie du moins. Car les travailleurs résidents, avec 121 nouveaux postes créés chaque semaine, sont eux aussi toujours plus nombreux. Et certains d’entre eux recourent également à la voiture pour rejoindre leur lieu de travail. 

Autre point intéressant que l’on néglige souvent, les trajets domicile-travail ne sont pas les seuls à congestionner les routes. « Au plus fort du pic matinal, en particulier, ils ne représentent qu’un peu plus de la moitié des déplacements, souligne Vincent Hein, économiste au sein de la Fondation IDEA. Les déplacements domicile – école comptent pour un tiers et les trajets privés pour plus de 10 %. Cela signifie donc aussi que, bien qu’il y ait évidemment une concentration de frontaliers sur certains axes routiers, dans  certaines communes, les frontaliers ne représentent finalement « que » le quart des personnes qui se déplacent dans le pays, tous types de transports confondus, à ce moment-là. »

Une stratégie pour le pays

Une telle situation ne peut durer, et on ne peut la laisser s’aggraver. « Sur certains axes, à certaines heures, on est aujourd’hui proche de la thrombose, met en garde Vincent Hein. Or, cette saturation a un impact sur l’économie du pays, sa compétitivité et son attractivité. » Selon les sources et la méthodologie de calcul, le coût des problèmes de mobilité au Luxembourg sont estimés entre 293 millions d’euros et 1,4 milliard d’euros – soit environ 3 % du PIB du pays ! – par an. Au-delà de ces considérations économiques, les difficultés en matière de mobilité ont aussi un impact sociétal car elles affectent la qualité de vie et la santé des résidents et des travailleurs luxembourgeois. Enfin, la mobilité est intrinsèquement liée aux enjeux climatiques et environnementaux.

Chaque semaine, le Luxembourg crée 254 postes supplémentaires, soit autant de personnes en plus dans les transports.

Le gouvernement luxembourgeois a donc décidé de prendre le problème à bras-le-corps, en développant, fin 2018, une stratégie pour une mobilité durable (MODU 2.0). Celle-ci ambitionne de « réduire la congestion aux heures de pointe, tout en transportant 20 % de personnes de plus qu’en 2017 à l’horizon 2025 ». Comment ? En faisant évoluer les modes de déplacement dans le pays, notamment en développant le covoiturage, les transports en commun et la mobilité douce. Ainsi, le nombre moyen de passagers par voiture devrait passer de 1,2 en 2017 à 1,5 en 2025. Parallèlement, le nombre de cyclistes et de piétons devrait doubler sur cette même période et le nombre de passagers dans les transports en commun progresser de près de 40 %. En d’autres termes, d’après les calculs de la Fondation IDEA, cela revient à ce que 73.000 personnes changent de comportement et délaissent leur voiture au profit d’autres modes de transport d’ici cinq ans. 

 

Voiture, je t’adore

Car la voiture constitue le moyen de déplacement privilégié par les travailleurs luxembourgeois, qu’ils soient résidents ou frontaliers, pour se rendre au travail. D’après l’enquête Luxmobil de 2017, 73 % d’entre eux utilisent leur voiture, quand 19 % optent pour les transports en commun, 6 % se déplacent à pied et 2 % à vélo. Selon la Fondation IDEA, l’augmentation hebdomadaire du nombre de travailleurs au Luxembourg, encouragée par la croissance économique du pays, représente ainsi, si l’on tient compte de la répartition modale actuelle, un potentiel de 155 voitures, 48 passagers dans les transports en commun, 15 piétons et 5 cyclistes supplémentaires sur les axes, et ce chaque semaine ! 

« L’enjeu présent en toile de fond, derrière les chiffres ambitieux de reconversion modale présentés dans la stratégie, est de construire une mobilité au sein de laquelle chacun pourrait utiliser les modes de transports les plus efficaces en fonction de l’ensemble son trajet, explique Vincent Hein. Il s’agirait par exemple de se rendre seul en voiture jusqu’à un parking relais, puis de prendre le bus et de terminer son trajet à vélo. »

Tous un rôle à jouer

Si les ambitions de la stratégie MODU 2.0 sont louables, sont-elles réalistes ? « Au-delà de la mise à disposition d’infrastructures et d’outils adaptés au covoiturage et à la mobilité douce, de transports en commun efficaces et gratuits, de solutions multimodales séduisantes, c’est avant tout un changement des mentalités et des habitudes qui doit s’opérer si l’on veut parvenir à s’attaquer à l’ »autosolisme » », confie Vincent Hein. 

Et pour y parvenir, l’État n’est pas le seul maître du jeu. C’est l’ensemble des acteurs, communes, entreprises, associations et particuliers, qui doivent se mobiliser en faveur d’une nouvelle mobilité et permettre ainsi au Luxembourg de rester attractif, de respecter ses engagements climatiques et de garantir une qualité de vie satisfaisante à chacun de ses résidents et travailleurs.

La mobilité en chiffres

  • Il faut en moyenne 36 % de temps supplémentaire par rapport à la durée théorique pour effectuer un trajet en voiture au Luxembourg. 
  • Chaque semaine, le Luxembourg crée 254 postes supplémentaires, soit autant de personnes en plus dans les transports.
  • 73 % des travailleurs luxembourgeois, résidents ou frontaliers, utilisent leur voiture pour se rendre sur leur lieu de travail.

 

10 façons de répondre aux problèmes de mobilité

Plusieurs pistes peuvent être envisagées pour endiguer, ou à tout le moins réduire, la congestion et les problèmes de mobilité au Luxembourg. Nous en avons relevé dix.

  1. Des bureaux satellites

De grandes entreprises luxembourgeoises se sont déjà lancées dans ce créneau : développer des bureaux satellites, aux frontières du pays. Ces espaces de travail doivent permettre aux collaborateurs frontaliers de travailler, un jour par semaine par exemple, au Luxembourg, dans le respect des règlementations fiscales et sociales, mais dans un bureau situé plus près de leur domicile afin de réduire leurs déplacements et la congestion en heures de pointe.

  1. Des aires de travail le long des axes routiers

Dans le même ordre d’idées, des espaces de coworking situés aux frontières ou à des endroits stratégiques dans le pays, sur des axes fortement fréquentés par exemple, pourraient accueillir certains travailleurs en début et en fin de journée afin de limiter les déplacements en heure de pointe. 

  1. Des logements au bureau

Dans certains pays, scandinaves et anglo-saxons notamment, c’est une démarche courante : proposer aux salariés un logement situé à proximité de leur bureau, voire, dans certains cas, sur leur lieu de travail. La pratique pourrait être adaptée au Luxembourg, mais elle nécessite encore de créer les outils légaux permettant de l’encadrer.

  1. Le télétravail

La crise sanitaire du coronavirus nous l’a prouvé : grâce aux outils technologiques, de nombreux métiers peuvent être pratiqués depuis n’importe quel lieu. Jusqu’à présent, le déploiement du télétravail à grande échelle, pour les résidents frontaliers, se heurtait à la réglementation. On peut désormais imaginer que les gouvernements de la Grande Région parviendront à s’accorder sur des mesures similaires à celles qui ont été en vigueur pendant la pandémie afin d’enrayer les problèmes de mobilité au Luxembourg et aux frontières.

  1. Des communautés de covoiturage

Déployer une bande spécifique sur les routes pour les véhicules qui pratiquent le covoiturage et proposer des applications mobiles dédiées à cette démarche sont essentiels pour encourager le covoiturage. « Mais il ne peut se développer que dans un environnement de confiance, souligne Vincent Hein. Parce que cette pratique relève de la sphère privée, on covoiture plus volontiers avec des membres de sa famille, des amis, des voisins… ou des collègues. Il est donc primordial de créer des communautés de covoiturage au sein des entreprises elles-mêmes. » À elles également de proposer une flotte de voitures partagées pour permettre à leurs collaborateurs de se déplacer durant la journée s’ils en ont besoin.

  1. Le péage positif

Plutôt que d’instaurer un péage urbain dans les villes, comme c’est le cas par exemple à Londres, Oslo ou encore Milan, on peut imaginer développer un péage inversé, comme à Rotterdam, afin de réduire le trafic. « Le principe est simple, précise Thomas Valici, économiste chez IDEA. Sur base volontaire, les utilisateurs qui participent au programme et qui empruntent habituellement des axes routiers embouteillés, se voient rémunérés de quelques euros pour chaque trajet qu’ils évitent sur une période donnée, par exemple en covoiturant, en utilisant un autre moyen de transport, en télétravaillant ou encore en décalant leur déplacement. Cela contribue à éveiller les consciences. »

  1. Une loterie pour covoitureurs

Autre idée qui peut sembler farfelue mais qui mériterait toutefois d’être étudiée : la mise en place d’un jeu, sous forme de loterie, afin d’encourager le covoiturage. « Chaque véhicule est obligé de transporter au minimum trois passagers, dont le chauffeur, sur un certain nombre de trajets pendant un an, explique Thomas Valici. Chaque participant qui désire jouer, conducteur ou passager, verse annuellement une somme d’argent – 5 ou 10 euros par exemple – à un fonds spécifique de l’État. Chaque année, une quinzaine de gagnants sont tirés au sort parmi l’ensemble des participants et se répartissent la somme collectée. »

  1. La demi-vignette

Une solution imaginée par la Fondation IDEA et qui viserait à réduire l’utilisation du véhicule en heures de pointe serait l’utilisation d’une demi-vignette à certains horaires. « Les conducteurs auraient le droit de circuler gratuitement trois jours par semaine, mais devraient s’acquitter d’une certaine somme – un ou deux euros par exemple – par jour ouvrable supplémentaire afin de bénéficier du droit d’usage du véhicule sur l’ensemble du réseau luxembourgeois », indique Thomas Valici. 

  1. Une prime pour la mobilité durable

Les véhicules de leasing sont très courants au Luxembourg. Si les conditions de l’imposition de cet avantage en nature dépendent aujourd’hui de la motorisation du véhicule et de son impact écologique, elles n’incitent toutefois pas à réduire le nombre de voitures présentes sur les routes. « Il semble difficile de revenir abruptement sur le traitement fiscal des avantages en nature, car ils remplissent également d’autres fonctions stratégiques, concède Vincent Hein. Mais on pourrait accorder un avantage à ceux qui pratiquent la mobilité durable, sous forme de prime ou d’autres modes de gratification par exemple. »

  1. Des frais de déplacement en fonction du mode de locomotion

Toujours dans le registre fiscal, la déduction des frais de déplacement forfaitaires pourrait être revue. Pour l’instant, celle-ci ne tient pas compte du moyen de locomotion utilisé par le travailleur luxembourgeois mais dépend du nombre de kilomètres qui séparent son domicile de son lieu de travail. Il pourrait néanmoins être intéressant de la moduler également selon les modes de transport utilisés.