« Work hard, play hard »

Grand Entretien de Márton Fülöp, CIO de l'année 2018 - ITnation Magazine Juin 2018

Le COO de Docler Holding a été honoré du titre de CIO of The Year 2018. Enthousiaste, il aborde avec nous le Luxembourg et la transformation du secteur ICT, les défis que doit relever son groupe pour innover et poursuivre son ascension internationale. Il évoque également la start-up nation et les enjeux relatifs au recrutement de profils spécialisés en développement. Enthousiaste, atypique, investi, Márton Fülöp nous offre un regard frais et kaléidoscopique, sur le Luxembourg digital d’aujourd’hui et de demain.
Par Sébastien Lambotte pour ITnation Magazine Edition Juin 2018

 

Que représente à vos yeux ce titre de CIO of The Year 2018 ?

C’est une belle reconnaissance. Et pour être honnête, elle était inattendue. Je n’étais au départ pas candidat au titre. J’ai été invité par Gilles Feith (CIO of The Year 2017 et CIO du Gouvernement, ndlr), avec qui j’ai eu l’occasion de mener quelques projets par le passé et lui avais présenté ma vision dans ce contexte. Mais de là à recevoir le titre… C’est le genre de reconnaissance dont on rêve mais que l’on n’attend pas. Le prix vient récompenser le travail de toute une équipe de plus de 280 personnes, dont 150 développeurs. Docler est une société technologique relativement unique, qui a développé sa propre substance au Luxembourg, avec une véritable force de développement et ses propres équipes d’ingénieurs. Cette année, l’award met en lumière un acteur qui développe ses propres solutions et produits technologiques, et non pas un homme ou un département dont l’objectif est de fournir un service en soutien à un business qui n’est pas forcément tech. C’est une approche plutôt inédite au Luxembourg.

 

On parle du titre de CIO of The Year. Or, la dénomination de votre fonction est « COO »…

Nous n’avons pas de CIO, a proprement dit, chez Docler Holding car cette fonction est partagée par chaque porteur de projets. Cependant, en tant que COO et responsable de l’innovation, ma fonction est sans doute la plus visible. Ce qui explique que le titre m’ait été attribué personnellement. Mais, comme je l’exposais, c’est le travail de toute une équipe.

 

Chief Information Officer, Chief Operating Officer, Chief Technology Officer, Chief Data Officer… Les fonctions c-level attachées aux enjeux digitaux se multiplient. Comment les voyez-vous évoluer ?

Les fonctions de CIO ou de CTO existent depuis de nombreuses années. La multiplication des rôles exécutifs attachés au digital en entreprise indique toutefois l’importance que revêt aujourd’hui cette dimension pour le business. L’enjeu dépasse la responsabilité d’un seul homme ou d’un unique département. Le digital s’immisce dans toutes les parties de l’organisation et intègre inévitablement la stratégie business. C’est dans ce contexte que la fonction historique de CIO se retrouve diluée à travers de nombreux autres postes à responsabilité présents au sein d’un conseil d’administration. Les besoins se font aujourd’hui plus précis et impliquent des niveaux d’expertise et de spécialisation plus élevés.

 

Parmi les trois nominés pour l’award de CIO of The Year, Vincent Eggen et vous avez la particularité d’être à la tête d’organisations dont l’activité est orientée vers le développement. Qu’est-ce que cela dit de la transformation digitale de l’économie luxembourgeoise ?

Je pense que cela révèle un changement positif pour le Luxembourg. Au-delà des prestataires de services et des départements IT, qui ont vocation à soutenir le développement d’autres activités institutionnelles, je pense qu’il est important que des applications technologiques, de réels produits, puissent voir le jour au Luxembourg et être à l’origine de nouveaux modèles d’affaires. C’est capital pour un centre comme le Luxembourg d’être fier de ce que l’on crée et développe dans le domaine technologique. Le pays compte de nombreuses structures, plus modestes, qui créent des solutions technologiques innovantes et prometteuses. Il faut reconnaître ce travail. Cela contribue au mouvement de transformation qui s’opère à l’échelle de la place à la faveur d’un plus haut niveau de création de valeur.

 

Vis-à-vis de votre société, de vos équipes, quels sont les contours de votre mission en tant que dirigeant ?

En somme, je représente la partie innovante de notre activité. Notre CEO, lui,  couvre le cœur de notre business actuellement généré par l’utilisation de la technologie de live streaming. Ma fonction appelle à explorer de nouveaux modèles, à déployer des projets innovants ainsi qu’à identifier les opportunités d’investissement et de diversification. Dans mon rôle, il est nécessaire  de m’assurer, de concert avec nos collaborateurs, que nos projets les plus innovants se concrétisent afin de servir la diversification ainsi que la croissance de notre groupe.

 

L’activité du groupe Docler est largement diversifiée. Comment la résumer ?

Docler a vu le jour il y 18 ans, en Hongrie. La société est partie de rien. On parle d’un véritable projet né dans un garage. Aujourd’hui, le groupe compte 1000 collaborateurs à travers le monde. Nous sommes une entreprise technologique, construite autour du développement d’une plateforme de streaming en direct à faible latence. Elle est aujourd’hui utilisée dans divers contextes, à l’échelle globale, et notamment par l’un des sites les plus visités au monde. Depuis 2008, en outre, nous déployons une vaste stratégie de diversification autour de la plateforme. Docler Holding chapeaute aujourd’hui 17 entités différentes.

 

Selon quel axe se construit cette stratégie de diversification ?

Nous regardons en priorité les activités qui peuvent permettre de créer de la valeur autour de notre plateforme de live streaming. C’est dans cette perspective que nous avons investi en 2015 dans la société italienne Streamago, que nous avons rapatriée au Luxembourg et qui a développé une application de live streaming permettant à chacun d’échanger en vidéo, notamment via les réseaux sociaux. Au moment du rachat, Streamago comptait 3,5 millions d’utilisateurs et nous intéressait pour l’expérience utilisateur qu’elle proposait. Nous nous sommes rendu compte que cette expérience pouvait encore être améliorée avec notre savoir-faire, notamment en l’équipant de la transmission vidéo en direct. Nous avons finalement amélioré la technologie derrière l’application. Dernier exemple en date : nous avons investi dans une société américaine spécialisée dans l’acquisition de trafic.

 

Quelle est la position de Docler Holding au cœur de ce groupe ?

Notre structure fédère l’ensemble des entités et soutient l’activité en rassemblant toutes les fonctions de support, comme la gestion des ressources humaines, la finance, le legal, les relations publiques, ainsi que l’ensemble de l’activité de développement. Soulignons que chaque produit est développé ici. Sur les 280 personnes qui travaillent pour nous au Luxembourg, 150 sont actives dans le développement.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous installer au Luxembourg il y a cinq ans ?

A cette époque, nous ambitionnions de donner un caractère plus international à l’entreprise. Nous avons cherché un environnement propice pour soutenir cette volonté. Nous avons trouvé au Luxembourg un contexte réglementaire et business qui correspondait à nos attentes et à notre état d’esprit, avec des initiatives publiques très intéressantes en soutien aux acteurs technologiques. Le Luxembourg est un pays qui agit avec intelligence et enthousiasme. Il s’inscrit vraiment dans l’esprit start-up, en faisant preuve d’une réelle agilité. Il y a beaucoup de similarités entre le Grand-Duché et nous.

 

La réputation du Luxembourg s’est principalement construite autour de la finance. Pour une entreprise active dans le divertissement comme la vôtre, des places comme Amsterdam ou Berlin ne sont-elles pas plus attractives ?

 

C’est pourtant au Luxembourg que l’on trouve le groupe RTL ou encore SES. Ce n’est pas rien. Dans le domaine des médias et surtout de la technologie qui supporte une diffusion à large échelle, le Luxembourg compte de nombreuses sociétés de poids. Notre positionnement se rapproche fortement de celui de ces acteurs, avec la volonté de déployer une technologie qui vise à faciliter l’échange, la diffusion de contenu. Il est vrai, toutefois, que l’un de nos principaux enjeux réside dans l’attraction de talents dans le domaine du développement. S’il n’est effectivement pas évident d’attirer des développeurs qui ont entre 20 et 25 ans, parce qu’ils privilégient des places comme Amsterdam ou Berlin, il est plus facile de convaincre des talents confirmés, à la recherche d’un environnement de qualité, de rejoindre Luxembourg.

 

Quelles sont les clés pour mieux recruter les talents ?

La problématique de l’attraction des talents n’est pas spécifique au Luxembourg. Aujourd’hui, on cherche des développeurs partout. En témoigne le niveau de salaire proposé, où que l’on aille. Dès lors, je pense qu’il faut travailler sur d’autres facteurs. Avant tout, il faut pouvoir s’inscrire au cœur de la communauté des talents. Un développeur n’est pas sur LinkedIn, ne prend pas le temps de répondre aux sollicitations des chasseurs de tête. De facto, nous privilégions des voies alternatives, plus informelles. C’est dans cette perspective que nous avons notamment multiplié les initiatives, en organisant au Luxembourg un concours dédié aux start-ups, en proposant des hackathons. Nous pensons que ces démarches sont de nature à attirer les personnes que nous souhaitons engager et à révéler un Luxembourg autre que celui de la finance. Il se fait des choses formidables ici. Il vaut mieux les révéler, pour pouvoir attirer les talents plus facilement.

 

Où recrutez-vous vos talents aujourd’hui ?

On constate que les universités à proximité ne fournissent pas des talents en suffisance. L’Université de Nancy, qui forme des ingénieurs-développeurs, diplôme huit à dix jeunes par an. C’est insuffisant. Il y a beaucoup à faire en ce domaine, pour inviter les jeunes à s’inscrire dans ces filières. En attendant, il nous faut aller chercher des compétences plus loin, un peu partout à travers le monde. Beaucoup viennent d’Europe de l’Est, d’Ukraine ou de Russie, car ces régions constituent un vivier de jeunes diplômés. Mais nous accueillons des collaborateurs venus de France, des Etats-Unis, du Brésil. Les sources de talents sont très diversifiées.

 

Au départ de votre technologie de live streaming, quels sont les enjeux de croissance de Docler ?

Pour des entreprises technologiques comme la nôtre, construite autour d’une solution, un des leviers de croissance réside dans l’amélioration de l’expérience utilisateur. La croissance de Streamago dépend beaucoup de cela, avec le challenge, in fine, de parvenir à monétiser le service d’une manière ou d’une autre. Le cœur de notre métier, par ailleurs, s’est construit sur un modèle premium, à travers lequel il faut garantir un niveau de service et de qualité supérieur. A nous de rester à la pointe. Ce sont les enjeux que doivent relever nos développeurs.

 

Quels sont vos principaux concurrents ?

Nous ne comptons pas tant de concurrents capables de déployer une telle technologie à l’échelle globale. Cependant, partout dans le monde, de nombreux acteurs se positionnent localement avec une large diversité de produits. Mais nous ne nous confrontons pas à ces solutions ciblant des marchés limités. Un de nos principaux concurrents, aujourd’hui, serait un service comme Instagram Live.

 

Lors du Gala Golden-i, les discussions ont tourné autour de l’intelligence artificielle, entre risques et opportunités. Quel regard portez-vous sur ces évolutions technologiques ?

Il s’agit évidemment d’une évolution technologique majeure, qui retient toute notre attention. Nous menons d’ailleurs plusieurs projets de R&D autour de l’intelligence artificielle. Les derniers lauréats, à savoir AIVA et Empath, du concours Pitch Your Startup  ont construit leur modèle sur l’intelligence artificielle. On peut craindre ces évolutions ou les accompagner. Je pense que la deuxième attitude est la bonne. On peut faire de grandes et bonnes choses avec l’intelligence artificielle. Dans notre contexte, nous y recourons pour les possibilités qu’elle offre notamment dans le domaine de la reconnaissance d’image. Dans cette perspective, elle nous permet d’envisager de nouvelles pistes de développement et de croissance.

 

Au-delà de l’intelligence artificielle, quelles autres technologies soutiennent votre développement ?

Derrière la technologie de live streaming, beaucoup d’éléments technologiques, tant au niveau hardware que software, sont assemblés pour proposer le meilleur service, un taux de latence toujours plus faible, des performances toujours plus élevées. Nous travaillons aussi sur de nombreux éléments périphériques à la technologie phare que nous exploitons. C’est le cas dans le domaine du paiement par exemple. Dans le contexte de PSD2, notre volonté est de devenir un véritable payment service provider. Aujourd’hui, la gestion des paiements réalisés au départ de la plateforme passe par des tiers, des acteurs bancaires en Allemagne. A l’avenir, ce nouveau statut nous permettrait de rapatrier entre 40 et 50 millions de transactions annuelles au Luxembourg.

 

Quelles sont les clés pour nourrir l’innovation selon vous ?

Nous sommes une société technologique. C’est la technologie qui est considérée en premier lieu chez nous. C’est à partir de ce qu’elle peut nous offrir que nous envisageons de nouveaux business, et non l’inverse. Et c’est ce qui nous singularise. Pour innover, il faut avant tout pouvoir s’appuyer sur des personnalités engagées, qui comprennent et qui sont passionnées par la technologie, avec lesquelles on peut envisager de nouvelles choses. La maîtrise technologique manque souvent à des acteurs qui envisagent une idée uniquement d’un point de vue du business. Le mieux est évidemment de pouvoir allier les deux.

 

Que manque-t-il à l’écosystème luxembourgeois pour permettre aux pays de devenir une véritable start-up nation ?

Je constate que depuis notre arrivée, il y a cinq ans, les initiatives en soutien aux start-ups se sont multipliées. Des plateformes ont vu le jour. Des soutiens ont été mis en place. C’est vraiment impressionnant de voir la vitesse avec laquelle les choses peuvent avancer à l’échelle du Luxembourg. Je pense toutefois que l’on gagnerait encore en efficacité si on parvenait à une meilleure orchestration des actions existantes autour d’une réelle vision commune, à travers, par exemple, une initiative qui représenterait largement Luxembourg en tant que start-up nation.

 

Comment résumeriez-vous la contribution de Docler au Luxembourg digital en cinq ans ?

Je pense que par notre action, nos participations à diverses initiatives, nous contribuons à notre mesure à la transformation de la place, vers des activités plus orientées vers le développement et la création de valeur au départ de la technologie. L’état d’esprit porté par Docler, qui diffère de celui de nombreux autres acteurs ICT sur la place, permet de s’ouvrir à autre chose. Je pense que nous sommes un bon exemple de ce qu’il est possible de faire d’exceptionnel au départ du Luxembourg.

 

Si vous deviez résumer l’état d’esprit Docler en 3 adjectifs, quels seraient-ils ?

Enthousiaste, distinctif, travailleur. Beaucoup de gens ne voient que le côté fun incarné par Docler. Je peux vous garantir que, derrière, il y a beaucoup de travail. On pourrait le résumé à travers la formule : work hard, play hard.

 

Parcours

« Je viens du monde Tech»
Aujourd’hui en charge de la gestion des équipes de Docler Holding, Márton Fülöp a débuté sa carrière sur des projets techniques. « Je suis ingénieur IT, nous confie-t-il. Je suis diplômé en cybernétique en Hongrie. J’ai pu mettre mes compétences au service de divers projets, auprès d’un acteur e-commerce qui avait besoin de ressources en développement, ou auprès d’un acteur spécialisé dans la cartographie qui devait engager une transformation digitale profonde. » Ce n’est qu’après qu’il a rejoint le groupe Docler, en 2010. « J’ai d’abord occupé un poste de managing director au sein de la structure, à Budapest. J’y ai introduit de nouvelles méthodologies, notamment des méthodes agiles, avec la volonté de faire évoluer l’organisation. J’ai rejoint le Luxembourg en 2013  avec pour responsabilité de gérer les équipes. » Le parcours de Márton lui permet aujourd’hui de relever des enjeux majeurs, aux côtés des équipes. « Je suis un gars de l’IT, je viens du monde technologique. Ce background m’assure de bien comprendre les enjeux et d’être compris des gens avec lesquels je collabore, pour garantir des projets de développements de qualité et mieux envisager l’avenir.

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